20 octobre 2009

Perdre est une question de méthode, de Santiago Gamboa.


Je pense que dans cette rubrique "mes lectures", je ne vous ai pas encore présenté un vrai roman policier, si ? Il y a bien eu "Coule la Seine", mais c'était un recueil de nouvelles. Il y a eu aussi "Mercy Thompson", mais l'intérêt réside plutôt dans le côté "bit-lit" que le côté "thriller". Alors ça y est, voici enfin un vrai roman noir, un policier un peu bizarre, d'un auteur colombien en plus de ça. Encore une découverte due au pur hasard des partenariats proposés par Livraddict, cette fois-ci en collaboration avec son partenaire les Editions Points.


Résumé:

Victor Silanpa, la quarantaine désabusée, est journaliste criminel à Bogota. Grâce à sa collaboration avec le commissaire Moya, il arrive en même temps que la police sur les lieux d'un crime particulièrement crapuleux: au bord du lac du Sisga, un homme a été empalé et crucifié. Tandis que la police peine à identifier la victime, Silanpa mène de son côté une enquête difficile. Sa vie privée déjà chaotique devient réellement compliquée, et tandis qu'il perd peu à peu la femme qu'il aime, il s'enfonce rapidement dans une histoire dangereuse mêlant de riches entrepreneurs immobiliers sans scrupules, un club de naturisme et une mafia de politiciens et hommes d'affaires véreux.


Mon avis:

Comme d'habitude, je me suis lancée dans cette lecture sans du tout savoir à quoi m'attendre, et comme souvent, il y a du pour et du contre. Dans ce cas-ci, deux gros points positifs, plusieurs petits points négatifs, et quelques points sur lesquels je m'interroge encore.

Pour commencer par le positif, je dois dire que j'ai adoré ce qui fait une des grandes spécificités de ce livre: la plongée dans le monde colombien. Cette histoire se passe entièrement à Bogota et dans ses alentours, elle est écrite par un auteur colombien qui décrit le monde qu'il connaît sans essayer de nous le présenter sous son meilleur jour, sans non plus tomber dans les clichés, et avec lui on se perd dans les petites rues sombres comme si on y habitait. La découverte est parfois lugubre, parfois comique, toujours envoûtante. J'ai adoré plonger dans l'atmosphère d'un pays et d'une ville à l'opposé de ceux que je connais: anarchiques, corrompus, spontanés, violents et accueillants à la fois. Les règles ne sont pas les mêmes, les maffieux se pavanent dans les meilleurs hôtels, les prostituées côtoient le luxe, tout s'achète et tout se négocie, la loi du plus fort est la règle mais les inconnus deviennent amis pour un rien. Ce livre ne donne peut-être pas envie de passer ses vacances à Bogota, mais il en laisse certainement une image précise à l'esprit.

Une autre chose que j'ai beaucoup aimé, ce sont les personnages, surtout ceux qui se rangent du côté du héro. Ils ne tombent pas dans les archétypes du roman policier, sont crédibles et attachants chacun à leur façon. Il y a d'abord Silanpa lui-même: ses hémorroïdes, sa poupée qui lui tient compagnie, sa fidélité pour son ami Guzman, son sale boulot qui lui fait honte, ses tendances alcooliques et surtout ses sentiments si profonds pour Monica en font un héro auquel on peut facilement s'attacher, un mec bien mais bien réel, un sensible dans un monde de brutes. La jeune Quica est touchante de naïveté, elle fait penser à une enfant qui se débrouille comme elle peut dans une vie où elle est née sans atouts. Estupiñan est comique, plein d'entrain, efficace et presque toujours joyeux, un petit souffle frais dans les moments les plus sordides. Ce sont des personnages hors-normes, décrits uniquement par leurs actes et leurs paroles, mais dont on se fait une image assez précise sans cette impression de déjà-vu que je déteste. Une belle réussite. Les méchants sont bien méchants aussi, mais sans exagération, pour la plupart ce sont surtout des arrivistes sans scrupules ou coincés de tous côtés et qui croient que pour l'argent tout est permis, pas de vrais sadiques. Encore une fois, des nuances que j'apprécie dans un roman surtout basé sur l'action.

Parmi les points négatifs, celui qui m'a posé le plus de problèmes c'est la difficulté que j'ai rencontré à distinguer les personnages dans la première moitié du livre, et à discerner leurs rôles. Les noms espagnols m'étant très peu familiers, j'avais tendance à les confondre, surtout quand le même personnage était désigné par son nom ou par son prénom suivant les interlocuteurs. Il a plusieurs fois fallu que je retourne en arrière pour resituer un intervenant. En plus de ça, parmi les méchants, ça a longtemps été le chaos: impossible de savoir qui faisait quoi, qui était en relation avec qui. Leurs conversations étaient sybillines, et toujours présentée sans préciser le nom de l'interlocuteur à qui correspondait telle réplique, ce qui fait que dans les dialogues un peu longs j'étais perdue à tous les coups. On sent le ton aggressif ou supérieur, mais sans savoir qui exactement l'emploie, frustrant ! On sait très vite qu'une histoire de terrains est en cause et que quatre ou cinq personnes sont impliquées, mais on ne comprend rien de plus avant la moitié du livre, malgré de nombreux passages où l'on sent que l'on pourrait glaner des informations.

Au point de vue de l'intrigue, elle est plutôt lente pour un roman policier. Le héro est longtemps perdu, et si nous en savons un peu plus (mais à peine), on se demande pendant la moitié du livre où tout ceci va nous mener. D'autant plus que la victime principale est vite oubliée: de fil en aiguille, on se retrouve au milieu d'un mic-mac immobilier, et ce n'est que tout à la fin qu'on apprend enfin qui a été tué et pourquoi. D'ailleurs les péripéties de cet assassinat rocambolesque sont dévoilées en une fois, brusquement, grâce à des documents retrouvés un peu par hasard. Alors qu'au début du livre on s'attend à un parcours sanglant à la recherche d'un meurtrier sadique, après avoir tourné la dernière page on se rend compte que l'empalé du début n'était qu'un déclencheur pour une intrigue beaucoup plus terre-à-terre. Ca ne m'a pas particulièrement dérangée, mais j'ai quand même été un peu déçue du dénouement.

A partir du chapitre 3, un chapitre de temps en temps est narré par le commissaire Aristophane Moya, qui raconte sa vie en relation avec la gastronomie dans le but d'entrer dans un club qui va l'aider à maigrir grâce à la religion. Mes impressions sur ces chapitres ont varié en cours de lecture. Au début je me suis dit: "mais qu'est-ce que ça vient faire là ?". Ensuite j'ai plutôt apprécié ces petits intermèdes bien racontés, assez humoristiques, qui offraient un peu de fraîcheur dans une histoire autrement assez sordide. Mais au fur et à mesure que j'avançais vers la fin, j'en suis venue à me demander à nouveau quelle était l'utilité de toute cette histoire. La toute dernière partie m'a offert la solution tout en me décevant: le lien qui relie l'intrigue principale avec cette narration secondaire est finalement très ténu, j'aurais préféré que l'auteur trouve un "prétexte" un peu plus solide pour nous raconter la vie et les repas d'Aristophane Moya.

Au niveau du style, j'ai apprécié le côté très vivant, même si ça complique un peu la lecture: les enchaînements sont parfois sous-entendus, les interlocuteurs sont de temps en temps difficiles à discerner. J'ai repéré quelques traductions un peu bizarres, comme "Garde du corps" pour le film "Bodyguard" (présenté sous ce nom en français), ou "les bois" pour parler des montants du goal de football. D'autre part, l'explication du titre du livre est terriblement légère, c'est une citation qui n'a pas grand-chose à voir avec l'histoire, même si on essaie de l'appliquer au personnage principal. Et puis, petit détail, une fois le livre terminé on se rend compte que la quatrième de couverture est bourrée d'erreurs: Silanpa est journaliste avant d'être détective (alors qu'il est écrit l'inverse), on y dit qu'il est aidé de Quica dont il est "sous le charme" alors qu'en réalité c'est Estupiñan qui l'aide dans son enquête et il est sous le charme de Monica... Ca fait beaucoup d'erreurs sur trois phrases.

Au total, je donne peut-être l'impression d'avoir vécu une lecture pénible, mais c'est loin d'être le cas: j'ai passé un assez bon moment. Je n'ai pas vécu ma meilleure expérience de lecture, mais j'ai beaucoup aimé découvrir une plume et une atmosphère vraiment originales, et c'est quelque chose que j'apprécie d'autant plus que j'ai souvent été déçue des romans policiers qui reproduisent sans cesse les mêmes recettes. Au final, je pense que si je croise un autre roman du même auteur, je ne le laisserai pas filer avant de l'avoir lu. C'est bon signe, non ?

Pour finir, un petit passage, peut-être pas vraiment représentatif de l'humeur générale mais qui m'a vraiment fait sourire, coincé entre un viol manqué et une course-poursuite:

Dans la rue, c'était le déluge. Elle arrêta un taxi et lui donna son adresse puis eut un regret et demanda au chauffeur:
- Vous faites des courses en dehors de Bogota ?
- Oui, à condition qu'on me paye le double de ce que marque le compteur plus un forfait parce que je franchis le périmètre urbain, une taxe parce que je m'éloigne des êtres qui me sont chers, et un viatique pour les repas. A quoi il faut ajouter une petite somme pour l'assurance maladie et accident, plus une taxe de risque si c'est une zone de guerrilla ou de paramilitaires.
- C'est près du Sisga.
- Un instant, je regarde. Je crois qu'il y a une épidémie de dengue par là et... il n'y a pas aussi un front des FARC ?

- Je paie ce qu'il faut, mais on y va.
- Je dois vous dire, Madame, que vous aurez à payer la taxe d'éloignement. Le Sisga n'est pas loin mais il faut que je vous prévienne que je suis très famille.

- Je vous ai dit que je paierai ce qu'il faut.

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