11 janvier 2010

Les secrets des mille et une nuits, de Dalal Henry


Suite à un partenariat organisé par Livraddict, les Editions Baudelaire m'ont envoyé un livre d'un style encore différent de ceux que je vous ai présentés jusqu'ici: il s'agit cette fois-ci d'un ouvrage de recherche, d'une analyse documentaire. Je me suis proposée pour lire ce livre parce que le sujet, les contes des 1001 nuits, fait partie des nombreux trous béants dans ma culture... Je l'ai abordé sans presque rien savoir ni à propos des contes, ni à propos de la religion et culture musulmanes, et sans aucune formation en psychologie, la science sur laquelle se base cette recherche. Voici ce que ça a donné...


Résumé:

Ce livre est une thèse de doctorat de psychologie sur l'analyse des fameux contes des 1001 nuits. En disséquant les phrases, les mots, les idées et les comportements des personnages, en procédant par questionnements, ironies et étonnements, l'auteur tente d'éclaircir le monde présenté dans les contes. L'étude est centrée sur les rappors de pouvoir qui animent les différentes catégories de personnages. Elle cherche à répondre aux questions: pourquoi cette oeuvre ? Qui l'a créée ? Dans quel objectif ? Pourquoi tant de femmes massacrées ? Pourquoi nous fascine-t-elle ? Qui se cache derrière cette oeuvre et pourquoi ?


Mon avis:

Moi qui ne connaissais rien aux contes des mille et une nuits, j'ai beaucoup appris dans ce livre. Je sais maintenant que cet ensemble narratif est composé d'un conte-cadre, expliquant comment Shahrazâd en vient à raconter pour sauver sa vie; j'ai appris qu'il n'y avait pas 1001 contes mais seulement 111, certains racontés en plusieurs fois; j'ai appris que de nombreux contes s'imbriquaient les uns dans les autres, lorsqu'un personnage d'un conte se met à en raconter un autre. Heureusement pour moi, l'auteur consacre une petite centaine de pages à résumer les contes en question, ce qui m'a permis de comprendre l'analyse par la suite. Mais je n'ai pas manqué d'être surprise: ces contes sont tous si bizarres, si peu féériques bien que pleins de magie, ils sont très loin de tous se terminer heureusement ou d'obéir à une logique que je considérerais comme morale, certains sont carrément révoltants. Ils s'imbriquent les uns dans les autres d'une façon qui n'est pas toujours facile à suivre, mettent en scène des tas de personnages humains ou non, et en fin de compte on a parfois tendance à s'y perdre; comme dit l'auteur:
"Les récits ont également un aspect négatif, car les contes qui se suivent les uns les autres ne laissent aucun espace de réflexion. L'individu submergé par la parole se perd dans les identifications successives, n'a pas le temps de se retrouver, devient passif."
Même si je ne savais pas grand-chose sur ces contes, certains ne m'étaient pas inconnus: l'histoire de Sindibâd (Sindbad) le marin me disait quelque chose, par exemple, et des bribes d'autres contes ont été réutilisées dans des films ou d'autres oeuvres. Mais la grande majorité de ces histoires m'étaient inconnues et certaines m'ont franchement choquée. Beaucoup de meurtres, de condamnations à mort, de viols, d'injustice, des femmes rabaissées, battues en toute impunité, des pauvres volés... Il faut un peu de temps pour s'habituer à ça ! Pour vous donner un petit exemple, voici une partie du conte intitulé "Histoire du roi 'Umar et de ses deux fils":
'Umar Al-Nu'mân, était le roi de Bagdad. Il était très puissant et son royaume s'étendait de l'est à l'ouest. Il avait quatre épouses et trois cent soixante concubines. Une seule de ses concubines lui avait donné un fils, Sharkân, toutes les autres étaient stériles.
Sharkân était un excellent cavalier, très courageux et connu dans le monde entier pour ses exploits militaires. (...)
Abryza, la fille du roi Grec, était une excellente cavalière. Elle se mesura à Sharkân au combat et tomba amoureuxe de lui. Elle quitta son pays et son royaume pour le suivre. Elle s'installa chez son père le roi 'Umar. Ce dernier était également épris d'elle, mais elle se refusa à lui. Alors sur le conseil de son vizir Dandân, il l'endormit et la viola.
Enceinte de ce viol, elle décida de fuir. Elle partit avec une jeune esclave sous la garde d'un esclave du roi. En route, elle fut violée et tuée par l'esclave qui la gardait.
L'enfant fut récupéré par le roi grec, son père. (...)
Du coup, après avoir lu ces contes et l'introduction qui relève toutes les injustices et bizarreries du conte-cadre, on a très envie d'en savoir plus: quel peut bien être le sens de toutes ces histoires ? Pourquoi s'est-on amusé à inventer un tel ensemble d'aventures surréalistes et cruelles ? Comment ont-elles pu devenir si populaire et survivre pendant des siècles de transmission orale ?

C'est là que l'auteur nous apporte des réponses à nos questions. Elle décortique la culture derrière ces histoires, analyse les personnages, leurs comportements et leur signification. Elle constate puis interprète de façon très crédible. Au fur et à mesure, on se rend compte que toutes ces histoires apparemment sans liens font en réalité partie d'un ensemble, qu'on peut diviser leurs composants en catégories. Voici par exemple ce qui est dit de deux catégories de personnages:
"Les personnages qui sont nommés par leurs métiers ou autre signe distinctif forment une classe sociale sans grande importance. Ils n'influencent en rien le cours des choses. Ils sont très peu respectés car les autres se moquent d'eux à chaque occasion. Ils sont considérés comme des simplets ou des imbéciles qui sont prêts à tout croire. Ils sont pauvres, mais il n'y a pas d'hésitation lorsque l'occasion se présente pour quelqu'un, de les voler, ou les rendre encore plus malheureux. Ce qui n'empêche que certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois."
"La première disposition des femmes mariées semble être la trahison. Elles sont prêtes à tromper leurs maris à tort et à travers. Elles étaient jeunes, belles et séduisantes, mais après le mariage, elles n'attirent plus; par contre, elles subissent le charme des jeunes hommes et cherchent à les séduire. Elles sont menteuses, inventrices d'histoires impossibles à croire, rusées et par-dessus tout, elles sont mauvaises conseillères."
Avouez que c'est assez révoltant; et pourtant, l'analyse va nous prouver que tout ceci a un sens, qu'un message passe au travers de ces caricatures. L'auteur détaille les images du pouvoir, les figures des héros, les thèmes d'ordre social, psychologique, ou de types "croyances". Le tout sans être trop scientifique, dans un language clair et accessible à tous (même si quelques tournures de phrases un peu bizarres - comme "certains d'entre eux peuvent devenir riches par miracle et rois" - me font penser que l'auteur n'est pas francophone de naissance). Ce n'est pas une lecture de type divertissant, mais c'est extrêmement instructif de plonger dans cette culture si différente, de s'immerger dans une autre façon de penser. Ca se lit chapitre par chapitre, par petites gorgées pour ne pas se perdre et pour aborder une problématique à la fois. Au final, les questions sont résolues, et même si on n'adhère pas aux principes moraux mis en valeur, on est très satisfait de l'analyse.

Voici donc un livre qui vous plaira si comme moi vous êtes curieux de découvertes et avides de connaissances, un livre de référence original dans une bibliothèque. Je remercie donc tout particulièrement les Editions Baudelaire de me l'avoir fait découvrir.

Vous trouverez sur la page Bibliomania du livre ses références complètes et les critiques d'autres lecteurs.

2 réactions:

Pauline

Ah toi aussi tu l'as lu! Je l'ai trouvé très très intéressant. Pas facile de se souvenir de tout mais une excellent référence! :D

mariana

Ce qui m’a plus impressionné dans ce livre, outre sa richesse dans les trois niveaux : historique, culturel religieux et social, c’était les niveaux d’analyse. Car, plus on avance dans sa lecture et on suit l’auteur pas à pas, plus on entre en profondeur. Je veux dire que d’un niveau clair et apparent, on passe à un autre niveau moins visible pour le commun des lecteurs, mais logique et plus profond. C’est ainsi qu’on passe d’un niveau à un autre en utilisant les mêmes éléments ou presque. Mais avec un autre éclairage, vu d’une autre façon, jusqu’au niveau la plus profond où on trouve qu’en fin de compte, il n’y avait qu’un rêveur profond et que la femme n’est qu’un fantasme d’un homme pauvre qui s’imagine un roi etc. Il me semble que l’analyse me fait entrer sans m’apercevoir dans l’inconscient, de plus en plus loin et de plus en plus fascinant. Il me semblait à des moments que si Freud avait voulu faire ce travail n’aurait pas pu dire plus que ce qui est dit. En tout cas, l’auteur est certainement Freudien à fond.

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