27 octobre 2010

Le tour d'écrou, d'Henry James

J'ai relu récemment une longue nouvelle que j'avais déjà critiquée sur mon blog personnel. Je remets cette critique ici parce que c'est un roman qui m'a particulièrement marquée et qui a sa place sur ces pages, ensuite parce que, en trichant de 2 ans (cette nouvelle a été publiée en 1898), ça me fait gagner un point pour le challenge "100 ans de littérature américaine"... Je n'ai toujours pas abandonné l'idée d'atteindre mes objectifs, même s'il ne me reste plus beaucoup de temps !


"Le tour d'écrou" (The Turn of the Screw) est une longue nouvelle écrite par Henry James, un auteur américain du XIXe siècle. Elle m'a été conseillée par un ami qui étudie la littérature anglo-saxonne et qui la considère comme un chef-d'oeuvre. Je n'en avais jamais entendu parler, mais toujours ouverte à de nouvelles aventures littéraires, j'ai suivi son conseil et je me suis procurée cette "novella", sans rien savoir de son contenu. My God, comme disent certains: quelle découverte...


Résumé:

Un soir de Noël, un groupe d'amis se racontent des histoires de fantômes. L'un d'eux décide de ressortir un manuscrit inédit qui lui a été confiée par une gouvernante maintenant décédée, dans laquelle elle raconte une expérience terrifiante vécue alors qu'elle était jeune. Elle s'était vue confier l'éducation de deux jeunes orphelins par leur oncle qui refuse de s'en occuper. La gouvernante est entièrement sous le charme de ces deux enfants si parfaitement adorables. Cependant, à plusieurs occasions, elle remarque la présence d'un homme et d'une femme inconnus à proximité ou dans la maison, qu'elle identifie par la suite comme une précédente gouvernante et un homme travaillant à la résidence, tous deux proches des enfants et tous deux décédés récemment. De plus, la narratrice est persuadée que les enfants sont également témoins de ces apparitions, sans jamais en parler. A partir de là, il s'installe entre la gouvernante et ses pupilles une atmosphère de suspiction, entre amour irraisonné et non-dits insupportables...


Mon avis:

J'ai terminé cette nouvelle il y a deux semaines et je n'en écris la critique que maintenant, parce que je ne voyais pas comment exprimer tout ce qu'il m'est passé par la tête pendant ma lecture et depuis que je l'ai lue. Il s'agit d'une oeuvre si complexe qu'elle a paraît-il tenu en haleine les critiques professionnels depuis sa parution il y a plus de cent ans. Difficile pour moi de m'attaquer à la rédaction d'un compte-rendu valable... Mais je vais essayer, malgré tout.

Pour commencer, autant le dire tout de suite : cette histoire de fantômes n'est pas une histoire de fantômes. C'est un huis-clos angoissant où les fantômes ne sont que des personnages secondaires, l'étincelle qui vient allumer le feu. Assez rapidement, la gouvernante ne les craint plus et par conséquent, le lecteur non plus; l'angoisse émane plutôt du comportement des enfants, et des non-dits de la gouvernante.

La particularité de cette nouvelle, c'est le mystère permanent qui plane sur l'histoire. A chaque "turn of the screw" (littéralement, "tour de vis") qui devrait faire avancer l'intrigue, les réponses sont moins nombreuses que les questions, et l'ombre enveloppe un peu plus le lecteur. La narratrice s'exprime elle-même par élipses, comme si elle ne voulait pas mettre sur le papier ses pensées les plus affreuses, ses décisions les plus radicales. Sans cesse on ne peut que supposer les hypothèses les plus terribles. Henry James joue avec les nerfs du lecteur comme les meilleurs metteurs en scène de films d'horreur: il a compris que dévoiler le monstre est beaucoup moins effrayant que laisser traîner l'image sur l'ombre dans lequel la bête s'est tapie...

Ce sont les non-dits qui portent cette nouvelle : ceux qui ne sont pas dévoilés au lecteurs, et ceux qui planent entre la gouvernante et ses pupilles. Cette relation est malsaine dès le début, quand elle se laisse aller volontairement à un amour sans ombre pour ces deux enfants aussi incroyablement, surnaturellement parfaits - dont son intuition remet pourtant la sincérité en cause dès la première apparition. On ne comprend pas pourquoi elle n'ose pas les confrontrer, et on en vient à se demander si elle est elle-même sincère...

Tout au long de ce texte, Henry James démontre un talent extraordinaire pour créer une angoisse de plus en plus prenante à partir d'un nombre étonnant réduit de faits. C'est en cela que cette nouvelle est un vrai chef-d'oeuvre: on sens que chaque mot a été choisi avec soin pour tenir le lecteur en haleine tout en faisant progresser l'ombre, pour lui permettre de développer mille hypothèses qui se contredisent les unes les autres tout en aboutissant chacune à une impasse. J'ai moi-même passé quelques heures d'insomnies à énumérer les questions laissées en suspens et à élaborer des explications possibles. Je vous en soumets ici quelques-uns, en blanc pour ne pas gâcher la surprise de ceux qui souhaitent livre cette nouvelle (il suffit de surligner avec la souris pour lire ce passage):
- Pourquoi Miles a-t-il été renvoyé de l'école ? Pour des choses qu'il a raconté aux élèves "qu'il aimait le plus", par conséquent des choses dont il se souvenait avec plaisir - mais il dit aussi que ce sont des choses si horribles qu'elles ne pouvaient être écrites à la maison par les maîtres...
-  Comment se fait-il que seule la gouvernante voie les fantômes ? Toute l'histoire pourrait prendre un sens totalement différent s'ils n'étaient que le fruit de son imagination, si elle pensait lire la duplicité dans les yeux de ses pupilles réellement innocents. Mais alors, comment se fait-il qu'elle ait pu décrire Peter Quint et Miss Jessel sans les avoir rencontrés ? Et comment expliquer la dernière scène, où Miles pense deviner que Miss Jessel est à la fenêtre ?
-  Les enfants sont-ils réellement attirés par les fantômes ? Alors comment se fait-il que Miles insiste pour retourner à l'école ?
-  Quel a été ce comportement si répréhensible, si "libre", de Peter Quint envers Miles ? S'agit-il de ce qu'il a raconté à l'école ? Mais est-ce si répréhensible s'il ne montre aucun signe de souffrance, s'il ne fuit pas les fantômes ?
-  Pourquoi Miles meurt-il à la fin ?  La raison semble être que la gouvernante a réussi à se l'approprier en évinçant Peter Quint, mais ne leur a-t-il pas tourné le dos en demandant à retourner à l'école ?
-  Pourquoi la gouvernante refuse-t-elle de confronter les enfants directement, pourquoi ce jeu du chat et de la souris ? Pour ne pas les blesser, semble-t-il - mais les blesserait-elle vraiment quand ils semblent eux-même dominer le jeu ?  Ou bien parce qu'elle n'est pas sûr d'elle, qu'elle a inconsciemment inventé ces fantômes et le sait ?
Je pourrais continuer la liste très longtemps, mais je vous laisse la compléter...


Au niveau du style, la nouvelle est excessivement bien écrite, avec, comme je l'ai dit, un choix des mots particulièrement attentif. Ce qui peut être un problème pour le lecteur étranger : la construction des phrases avec enchaînement des subordonnées, le vocabulaire un peu démodé ou très recherché est parfois un obstacle, et il m'a fallu de nombreuses fois relire une phrase ou un paragraphe pour en cerner le sens.  D'un autre côté, c'est un plaisir de découvrir une oeuvre où le choix des mots a été aussi soigné et un style narratif aussi complexe qu'intéressant.

Bref, je ne peux que conseiller cette lecture à ceux qui souhaitent une part de mystère et un petit plongeon dans la littérature anglo-saxonne haut-de-gamme. C'est un peu comme lire Camus : ce n'est pas facile, mais c'est puissant, complexe et ça laisse des traces.


Pour en savoir plus :
- la fiche bibliomania du livre :


Challenge :  4/6


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