8 mai 2017

Lovecraft Country, de Matt Ruff


Voici une découverte tout à fait par hasard qui est devenue une excellente surprise !


Résumé :

Quand Atticus Turner, ex-soldat américan de 22 ans, apprend que son père souhaite qu'il rentre à la maison, il prend sa voiture et retourne à Chicago. Mais la route est dangereuse, car Atticus est noir, et nous sommes dans les années 50 ; même dans les régions où la ségrégation n'est pas une politique officielle, les "negros" sont ostracisés et parfois tués impunément. C'est pour ça que l'oncle d'Atticus est l'éditeur d'un guide touristique destiné aux Noirs et qui indique les lieux où ils seront bien reçus. En plus du danger permanent auquel le soumet sa couleur de peau, Atticus possède un héritage très particulier qui en fait un outil unique aux mains d'une secte aux pouvoirs étranges, ce qui va lui amener, à lui et à son entourage, tout un tas d'ennuis supplémentaires...


Mon avis :

Ce roman m'a littéralement attaquée par surprise. J'étais tranquillement dans mon lit, un samedi matin, parcourant les nouvelles du jour sur ma tablette, quand un lien twitter m'a emmenée sur le site d'un de mes auteurs préférés (John Scalzi) qui a consacré un billet de blog à ce roman paru en 2016. De là j'ai cliqué sur le lien vers un extrait en ligne gratuit, qui était assez long (10 % du livre, quand même) pour que, quand je l'ai terminé, il a fallu absolument que j'acquière l'ebook. C'était un piège bien monté et je suis tombée dedans la tête la première.

Dans l'article de blog, il est expliqué que ce livre a été conçu au départ comme un scénario de série télé qui serait une sorte de X-Files, sauf que les héros, au lieu d'agents du FBI, seraient les éditeurs d'un guide touristique des années 50 qui aiderait les voyageurs noirs à trouver des endroits sûrs où s'arrêter sur la route. Et de fait, l'intrigue est construite comme une série d'épisodes de série télé : après un premier chapitre assez long qui introduit le coeur de l'histoire et présente sa propre intrigue, chaque chapitre propose une aventure différente, centrée autour d'un personnage principal différent (toujours dans l'entourage d'Atticus), mais qui poursuit le même arc narratif. C'est original, et ça marche franchement très bien.

Les intrigues ont toutes un aspect surnaturel marqué, très variable : il y a des fantômes, des portails entre les mondes, des chasses au trésor surnaturelles, des potions et pouvoir magiques, des rites légendaires et dangereux, etc. Tout ça rappelle avec succès les histoires de Lovecraft, dans certains cas plus que dans d'autres, en particulier quand l'intrigue frise l'horreur et nous offre quelques monstres à tentacules. Il y a aussi quelques références à d'autres auteurs de littérature fantastique américaine car Atticus et son oncle en sont de grands connaisseurs, mais ça n'empêche pas de profiter à fond du livre si on ne les connaît pas.

Pourtant, si le surnaturel est souvent inquiétant ou carrément mortel, ce qui surprend le lecteur c'est que le vrai danger ne vient pas de là : il vient du racisme de la société dans laquelle évoluent les personnages. Clairement, ce roman a aussi été conçu pour éclairer certains aspects moins connus du racisme de cette époque. Les héros sont confrontés à tout ce qui rendait difficile la vie des noirs américains : le racisme de la police, qui arrête les conducteurs sans autre raison que leur peau foncée, les "sundown towns", des villes où les noirs étaient interdits de séjour après le coucher du soleil, les humiliations perpétuelles, les exécutions extra-judiciaires, le harcèlement quand ils osent fréquenter les mêmes lieux que les blancs, le rôle de bouc émissaire occasionnel vu que leur parole n'a aucun poids, les banques qui ne leur offrent que des conditions contractuelles inférieures à celles des blancs, la ségrégation de fait...  Je pensais que dans les états du nord, le racisme se limitait aux insultes ; mais dans ce roman, Atticus et les membres de sa famille risquent régulièrement leur vie à cause de leur couleur de peau. Chacune de leurs actions est le résultat de stratégies pour rester plus ou moins en sécurité dans un monde hostile où ils n'ont pas vraiment de droits. C'est très instructif et, d'après moi, bien plus effrayant que toutes les créatures surnaturelles.

Tout ceci nous mène au titre, particulièrement bien choisi : "Lovecraft Country" est le nom déformé d'un lieu qui sera important dans l'intrigue, suite à une erreur d'interprétation d'Atticus. Mais le titre fait aussi allusion au racisme d'Howard Phillips Lovecraft : Atticus est partagé entre sa passion pour le maître du fantastique et le fait que les hommes comme lui rendent sa vie insupportable. Toute la richesse du roman est résumée dans ces deux mots : c'est une histoire de pays, avec beaucoup de voyages au travers des Etats-Unis, c'est une histoire lovecraftienne, avec ses monstres et ses mystères, et c'est une histoire du pays de Lovecraft, là où les blancs font tout pour faire comprendre aux noirs qu'ils sont indésirables et inférieurs. 

En résumé, voici une petite perle découverte par hasard et qui restera une des bonnes surprises de cette année !


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