5 septembre 2010

Les grandes blondes, de Jean Echenoz

Voici un roman que j'avais de toutes façons très envie de lire, depuis que je l'ai feuilleté chez une amie qui entame une thèse de doctorat sur cet auteur.  Sachant que quelqu'un que je sais saine d'esprit envisage la possibilité d'écrire plusieurs centaines de pages d'analyse sur une oeuvre, moi je ne peux pas résister à la curiosité de savoir à quoi ça ressemble.  J'ai reçu en cadeau deux romans d'Echenoz : "Les grandes blondes" et "Courir".  Et je me suis aventurée à la recherche d'une grande blonde...


Résumé :

Vous travaillez pour la télévision.  Comme vous souhaitez produire une série sur les grandes filles blondes au cinéma, mais aussi dans la vie, vous pensez faire appel à Gloire Abgrall qui est un cas particulier de grande blonde.  On l'a vue traverser, dans les journaux, les pages Arts et spectacles puis les pages Faits divers du côté des colonnes Justice, il y a quelques années.  Ce serait bien, pensez-vous, de lui consacrer une émission.  Certes.  Malheureusement, Gloire est un peu difficile à joindre. 
(quatrième de couverture)


Mon avis :

Par où commencer pour vous parler de cette expérience littéraire déroutante ?  Par le début du roman, probablement.  

Et on peut dire que ça commence bien. Dès la première phrase, l'auteur interpelle le lecteur par un procédé narratif inattendu : "Vous êtes Paul Salvador et vous cherchez quelqu'un."  Qui ?  Moi ?  Oui, vous. L'auteur explique gentiment que moi, lectrice, je suis à la recherche d'une ancienne star de la chanson à la carrière éphémère, qui a disparue de la circulation après avoir été condamnée pour meurtre.  Il m'apprend que j'engage une société de détectives privés, lesquelles voient sans cesse la demoiselle leur filer entre les doigts après avoir fait preuve de comportements plutôt extrêmes.  Puis je deviens quelqu'un qui cherche Paul Salvador, histoire d'avoir l'occasion de faire sa connaissance. Et quand l'auteur abandonne ce petit artifice de language, le lecteur est déjà trop impliqué dans l'aventure pour ne pas continuer à tourner les pages.

D'autant plus que dès le début, la langue simple et agréable d'Echenoz nous offre quelques petites citations à croquer. Un exemple :
"Le temps avait changé (pluie fine) et Donatienne aussi s'était changée.  Cela n'était pas tout de suite perceptible mais, son imperméable tombé, ce qu'elle portait se révéla plus exigu que la veille encore, si court et décolleté que ces adjectifs tendaient cette fois à se confondre, envisageaient de s'installer et vivre à deux dans la même entrée du premier dictionnaire venu."
Autre orginalité du même style : le petit personnage de Béliard qui accompagne Gloire dans sa folie, et dont la présentation déjà vaut son pesant d'or :
"Au mieux, Béliard est une illusion.  Au mieux il est une hallucination forgée par l'esprit déréglé de la jeune femme.  Au pire il est une espèce d'ange gardien, du moins peut-il s'apparenter à cette congrégation.  Envisageons le pire.
S'il en est vraiment un, né trop moche et trop petit pour être officiellement reconnu par une confrérie soucieuse de son physique de cinéma, tout de suite on l'a placé à l'Assistance.  A moins qu'on l'ait abandonné sur une aire d'autoroute à l'occasion d'un déplacement, d'une procession, d'un congrès d'anges à l'étranger, cadenassé par son auréole de service à un poteau indicateur.  Toujours est-il que très jeune il lui a fallu se débrouiller seul, mettant à profit malgré tout les dons et qualités conférés par sa naissance.  Mais ignoré des siens, renié par sa hiérarchie, peut-être même frappé d'interdiction professionnelle, c'est en free-lance qu'il exerce le métier, hors cadre et le plus discrètement possible."

Alors on continue à lire, bien entendu, et on se demande ce qui va bien pouvoir arriver à cette Gloire Abgrall totalement imprévisible et absolument sans scrupules.  Tout en suivant, en parallèle, les efforts infructueux des détectives privés à sa recherche et les élucubrations de Paul Salvador à propos des grandes blondes.

Et c'est là que ça commence à coincer. Parce que tout ça ne mène à rien. Ca commence tellement fort, autant du côté de Gloire que des idées surréalistes de Salvador, qu'on s'attend à une montée dans l'incroyable qui se termine en apothéose de l'inattendu. Et au contraire, c'est la descente progressive vers la normalité.  C'est toujours aussi bien écrit mais sur le fond je me suis sentie totalement arnaquée. Le genre d'histoire où l'on se dit : "quoi, c'est tout ?".  Pourtant c'est bien un happy end, mais le genre à terminer en conte de fée une aventure où l'on aurait espéré quelque chose de bien plus savoureux. Si même le dernier paragraphe avait été différent...  Mais non. 

Alors je dois dire que je suis vraiment perplexe : où l'auteur voulait-il en venir ?  Voilà peut-être le genre de choses sur lesquelles on écrit une thèse.  Je vais me renseigner, si j'en apprends plus je vous tiens au courant. 

Bref, une lecture qui s'apparente à un voyage dont j'ai aimé le trajet tout en étant déçue par la destination.


Pour en savoir plus :
- la page de Wikipédia sur Jean Echenoz, avec des renseignements intéressants sur l'oeuvre de l'auteur.

11 réactions:

sanjuro

Oui, alors là, pour la narration à la seconde personne, il n'a rien inventé, Les Livres Dont Vous Etes le Héros (j'aime bien mettre des majuscules partout) l'ont fait bien avant lui et par centaines.

Quant au style, d'après les deux passages que tu mets, il me ferait plutôt frémir, moi. C'est le genre à se regarder dans un miroir quand il écrit tellement il est fier de ses bons mots, à se perdre en digression purement stylistique juste parce qu'il s'épate tout seul. Ca ne m'étonne pas du tout que son roman ne mène nulle part.

Nathalie

Hum, là faut que je réponde, j'ai dû te donner une mauvaise idée de ce roman.

D'abord pour le style, c'est tout à fait autre chose que dans "Les livres dont vous êtes le héros", qui sont des jeux avant tout. Là c'est un roman tout ce qu'il y a de plus classique, et je t'assure que c'est déroutant de retrouver ici et là ce genre de mise en situation. Italo Calvino a fait quelque chose de semblable dans son roman "Si par un nuit d'hiver un voyageur" qui commence en s'adressant directement au lecteur, lui conseillant de s'installer dans un bon fauteuil etc. Mais ici c'est beaucoup moins poussé, et puis il s'agit juste de nous mettre à la place d'un personnage (d'ailleurs on change en cours de route). L'effet est vraiment différent.

Pour ce qui est du style, il reste au contraire assez simple en-dehors de quelques passages. J'ai mis ceux-là parce que c'est ceux que j'ai particulièrement apprécié, mais à part s'attarder quelques paragraphes sur la présentation des personnages où il s'autorise quelques descriptions originales, aucune digression, narration pure. L'histoire avance bien et il se passe des choses, mais au final ce n'est pas ce que j'espérais.

Anne Sophie

je vais l'étudier cette année en m2. si je découvre des éléments de réponses, je te les ferai parvenir ;)

Belledenuit

Tu as lu un Echenoz en même temps que moi à ce que je vois. Pour ma part, j'ai découvert l'auteur avec "des éclairs" et je me suis régalée. Un très bon et beau style littéraire. C'est envoûtant et en même temps ça change de mes lectures habituelles. Je recommencerai l'expérience avec cet auteur c'est certain mais peut-être pas avec le titre que tu as lu...

Nathalie

@Anne Sophie : merci, je suis preneuse :)

@Belledenuit : il paraît que "Courir", son dernier roman, est "moins déroutant". Et dans le cas où même celui-là me perturbe, je lui laisserai encore sa chance avec "des éclairs" :)

Anonyme

@ Belledenuit : tu as déjà pu lire Des éclairs? Je pensais qu'il ne sortait que le 23 septembre...
Manon

sanjuro

Non, non, je suis sûr que tu ne m'as pas donné une mauvaise idée du roman mais je crois reconnaître le genre de livre et d'auteur qui moi me déplaisent franchement. :) Quant aux Livres dont vous êtes le héros, évidemment ce n'est pas de la littérature mais je n'irais pas jusqu'à dire que ce sont "avant tout des jeux"; ce sont avant tout des histoires, et ils possèdent certaines qualités qui font défaut à des auteurs modernes confirmés. Enfin, à mon humble avis. Raconter une bonne histoire est tout un art et pas des plus simples.

Nathalie

Ca je suis d'accord. Mais j'ai lu des histoires dont vous êtes le héros et j'ai malgré tout été surprise que l'auteur utilise ce procédé dans un roman pur - et à temps partiel. Quant aux auteurs qui déblatèrent en s'écoutant écrire, j'en connais aussi - Houellebecq, Eric-Emmanuel Schmitt par exemple - et ce n'est pas l'impression que j'aie eue ici. Voilà pourquoi j'ai peur de t'avoir donné de mauvaises raisons pour ne pas aimer ce roman avant même de l'avoir lu :s

Sindy

Je viens (aussi) de lire un roman de cet auteur (Un an). On l'avait vaguement étudié en cours de première année de lettres modernes, et cela m'avait beaucoup intrigué. Ma lecture d'Un an n'a fait qu'accroitre ma curiosité. Je vais me fier à ton avis, et mon prochain Echenoz sera celui-là.

Misss-bouquins

J'ai moi aussi Les Grandes blondes et j'avais bien aimé =). (J'ai tellement adhéré que j'ai enchaîné avec Je m'en vais et Courir).
Je viens de lire ton top ten tuesday, quelles sont tes questions ? A part le but de l'auteur (là je pense qu'il faut lui demander directement, écrit aux éditions de Minuit =) ).

Anonyme

Je me joins à ce débat très tardivement, mais je voulais ajouter que j'ai moi aussi été déçue par le dénouement !
Difficile de l'interpréter, ma (maigre) hypothèse est que ce n'est évidemment pas anodin et que ce sentiment de déception est forcément volontaire, je pense d'abord dans le but nous tromper, de nous faire une farce purement gratuite, et, surtout, de nous ramener brutalement à la vraie vie, qui est tristement décente, banale et conventionnelle, comparé à la jouissance que provoque la fiction (littéraire), le mythe (des grandes blondes), l'exotisme (du voyage), le rêve (de la célébrité), le fantasme (de l'amour passionnel)...
Peut-être une façon de nous encourager à introduire tous ces éléments dans notre quotidien, pour éviter le prévisible et la norme ?

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