30 avril 2014

Millenium, tome 1 : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson


Voici un roman qui, indirectement, a donné naissance à ce blog... Quand Jess l'a commenté sur le sien en 2009, je l'avais déjà lu et j'ai pondu un commentaire bien trop long, ce qui lui a donné l'idée de me laisser poster quelques chroniques complètes, suite à quoi je me suis ouvert mon propre espace virtuel. Pourtant, je n'avais jamais réellement chroniqué ce roman que j'ai déjà relu deux ou trois fois - et comme souvent, il m'a fallu l'occasion d'un Book Club sur Livraddict pour m'y coller !


Résumé :

Mikael Blomkvist, journaliste d'investigation économique, se trouve tout à coup discrédité suite à une condamnation pour diffamation. Il est obligé de quitter le magazine dont il est un des co-fondateurs, Millenium, et reçoit une offre d'emploi très particulière : Henrik Vanger, ancien directeur d'un grand empire industriel, lui demande d'enquêter sur la disparition jamais élucidée de sa nièce, quarante ans plus tôt. De son côté la jeune Lisbeth Salander, après avoir utilisé ses talents de hackeuse pour enquêter sur Mikael à la demande d'Henrik Vanger, mène une vie compliquée de génie marginale. Quand Mikael et Lisbeth finissent par joindre leurs forces, ce qu'ils découvrent sur la famille Vanger et sur le monde des affaires suédois va entièrement bouleverser leur vie.


Mon avis :

Ce roman me laisse assez perplexe : il a certains défauts assez évidents, il est assez difficile à classer, et c'est pourtant l'un des seuls polars que je relis avec plaisir au fil des années. J'ai beau connaitre les tenants et aboutissants de l'intrigue, je le dévore toujours aussi voracement.

Commençons par les défauts. Pour moi, ils se concentrent dans le style, assez maladroit. Il y a quelques tentatives d'humour plutôt lourdes, pas mal de clichés, une tendance à la digression éducative pas toujours bien amenée ; de façon générale, on sent trop les intentions de l'auteur (nous faire rire, augmenter le suspense, informer sur un fait de société, étaler sa documentation...). La traduction m'a parue bien faite, mais le texte original n'a visiblement pas de grandes prétentions littéraires ; je suis d'ailleurs persuadée que l'auteur en avait conscience et qu'il a écrit ce roman comme un article de journal, centré sur le contenu. 

D'autre part, il a une tendance plutôt déroutante à nous fournir une tonne de détails très terre-à-terre, notant froidement toutes sortes de choses comme les marques, les descriptions des vêtements, le contenu des repas, les spécifications techniques des appareils utilisés, les lieux et heures précis et par moment chaque geste des protagonistes. Ca donne des phrases du genre "A 9h30, Lisbeth se réveilla, se prépara deux tartines au pâté et aux cornichons, s'assit devant son PowerBook et ouvrit la page www.google.com." J'ai trouvé ça très irritant au début, puis je me suis habituée, et au fil des relectures je me rends compte que c'est une tactique pas si bête que ça : l'auteur nous oblige ainsi à nous immerger dans une histoire d'autant plus crédible que même les plus petits détails nous sont dévoilés. Savoir ce que les protagonistes mangent, ce qu'ils achètent ou le nombre de douches qu'ils prennent les rendent d'une certaine façon plus réels. 

Un autre aspect qui pourrait être considéré comme un défaut c'est l'ancrage très suédois du texte. Je ne pense pas que l'auteur avait prévu l'engouement international pour son thriller, car il a été clairement écrit pour un public national. Les lieux, les médias, les habitudes, les personnages secondaires typiques sont décrits de telle façon qu'ils doivent forcément résonner familièrement pour les lecteurs suédois et nous perdons clairement quelque chose, nous autres qui lisons ça depuis l'étranger. En visitant Stockholm l'année passée, j'ai ressenti un petit sentiment de joie en reconnaissant des noms de rues ou des marques que j'avais découverts dans cette trilogie, et la vie sur l'île d'Hedelby ressemble très fort à celle dans les campagnes finlandaises. D'un côté, le lecteur francophone ne profite pas du sentiment de familiarité que l'auteur a clairement voulu faire naître, mais d'un autre, nous avons au contraire l'occasion de visiter le pays d'une façon très réaliste, c'est donc aussi un atout.

Nous passons donc aux bons côtés de ce roman, et le premier est assez évident : l'intrigue est clairement menée pour tenir le lecteur en haleine une fois qu'on est bien entré dans l'histoire. C'est un excellent polar à plusieurs niveau : il y a le mystère de la disparition d'Harriet Vanger, mais aussi celui des prénoms et numéros inscrits sur son carnet, et enfin il y a le mystère Wennerström : comment Mikael a-t-il pu en arriver à écrire un article diffamatoire ?  Les trois aspects s'entremèlent joyeusement de la première à la dernière page, ce qui fait de ce roman un véritable page-turner. Et certaines questions secondaires restent en suspens pour nous inciter à en apprendre plus dans les volumes suivants. Et les deux héros relativement atypiques (surtout Lisbeth) sont intéressants chacun à leur façon.

Mais il n'y a pas que ça, sinon je n'aurais pas autant de plaisir à le relire. C'est que ce roman n'est pas qu'un polar ; il a aussi un aspect prononcé de techno-thriller, avec une touche de réalisme économique sur un fond de féminisme. Le côté techno-thriller fonctionne étonnamment bien malgré le fait que le roman commence à prendre de l'âge - il a été publié pour la première fois en 2006, et 8 ans quand il s'agit de technologie c'est déjà beaucoup. Mais heureusement pour l'auteur, si certaines capacités techniques ont beaucoup évolué (la brave Lisbeth qui achète un ordinateur portable super-évolué avec 64GB de ROM m'a fait sourire), les choses n'ont pas fondamentalement changé depuis 2006 : c'est toujours sur Google qu'on fait ses recherches, les emails n'ont pas pris une ride, les firewalls et le cryptage sont toujours très utiles, et la technique de hacking de Lisbeth paraît toujours aussi impressionnante aux yeux d'une lectrice pas trop informée en la matière. C'est vraiment rare qu'un roman policier s'appuie autant sur des outils technologiques qui font partie de notre vie de tous les jours et ça donne un petit effet moderne et familier que j'ai trouvé bien agréable.

Le roman s'attarde aussi sur des thèmes économiques et sociaux qui sont largement apronfondis, et c'est un aspect qui sera peut-être gênant pour le lecteur qui veut juste de l'action et du suspense, mais que j'ai adoré. On nous parle de magouilles économiques, de la gestion de Millénium ou de l'empire Vanger, de techniques de journalisme ou du fonctionnement de la loi ou du système social suédois, de façon très complète et en même temps bien vulgarisée. Les deux autres tomes s'attardent sur des thèmes un peu différents et que j'ai encore plus appréciés. Il aurait juste fallu que (par moments) l'auteur arrive à les intégrer d'une façon un peu plus fluide dans l'intrigue et ça aurait été parfait.

Enfin, un autre gros atout de cette trilogie c'est ce qui en constitue la trame de fond et qui justifie son titre : le côté féministe. C'est presque étrange que ce roman ait été écrit par un homme, tant il cherche visiblement à dénoncer les violences faites aux femmes. Nous avons au coeur de l'intrigue trois violeurs sadiques de la pire espèce (non, encore pire que ça), dont deux meurtriers de femmes, et une femme battue par son mari. A côté de ça, Mikael Blomkvist qui traite les femmes avec une désinvolture assez choquante arrive à passer pour un véritable gentleman. J'ai lu sur internet que Stieg Larsson avait assisté au viol d'une jeune femme par trois de ses amis pendant son adolescence et ne s'était jamais remis de la honte de n'avoir rien fait pour les en empêcher. Ca l'a clairement marqué et si ce roman cherche ostensiblement à dénoncer les escrocs de la finance et les journalistes qui ne font pas leur boulot, c'est avant tout les femmes victimes de violences qui sont au coeur de cette histoire. Et pourtant, il ne les présente pas comme des victimes impuissantes, ni tous les hommes comme des salauds. Mais derrière une façade de roman divertissant, il éclaire les processus qui permettent ce genre de violence dans une société moderne comme la société suédoise.

En résumé, un roman qui n'est pas sans défaut mais qui a aussi de rares qualités et que je relis régulièrement avec beaucoup de plaisir ! 


Pour en savoir plus :
- la page Bibliomania du livre
- la discussion du Book Club
- l'avis de Thalia, celui de baba et celui de Nelfe, qui sont d'accord sur le fait que les premières dizaines de pages leur ont paru ennuyeuses mais que ça devient palpitant par la suite (je n'ai pas eu ce problème mais apparemment beaucoup de monde a eu cette impression)

2 réactions:

Praline Pralineries

Je ne pense pas relire une jour ce polar mais je me doute qu'il se relit assez aisément et avec la même avidité.

maggie

J'avais préféré le premier !

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