Escroc City, de Cyrus Moore

Depuis plusieurs mois, je ne prends pas beaucoup de partenariats, je me limite à demander ceux qui m'intéressent vraiment.  Ce livre a été proposé sur Livraddict peu de temps après que j'aie lu la première partie de "L'homme qui rêvait" de John Marcus et m'en semblait un complément tout désigné.  Et en effet, vous allez le voir !


Résumé :

Niccolo Lamparelli, engagé par une grande banque d'affaire américaine à Londres, exerce le métier d'analyste : il analyses certaines entreprises actives dans les nouvelles technologies et fournit des conseils à ses clients concernant leur titre : vendre, garder ou acheter. Dans une entreprise très compétitive, où les coups bas sont légion, Niccolo tire son épingle du jeu et parvient à se faire à nom sans compromettre ses principes moraux. Mais dans l'ombre, une grande fraude s'organise dont il sera le maillon central sans en avoir conscience...


Mon avis :

Voici un livre qui n'est pas parfait mais qui m'a fait passer un bon moment et, surtout, qui m'a beaucoup appris sur un monde dont je ne fais pas partie.  Un monde de requins en costumes trois pièces qui se construisent des fortunes indécentes au prix d'un stress terrifiant et de choix difficiles...

L'auteur doit savoir ce qu'il raconte quand il parle de ce monde-là puisqu'il est lui-même analyste à la City. Il se construit donc un héros qui fait le même boulot, avec quelques aspects un peu plus romanesques, une jeunesse qu'on découvre peu à peu et un ami à toute épreuve.  Il nous présente son arrivée dans la banque d'affaires par excellence : un étage pour les traders qui font couler les millions entre leurs doigts devant des murs d'écrans de cotations, un étage pour les analystes qui font et défont les réputations des titres, un étage pour les gros pontes intouchables... Un monde de mâles pleins de testostérone dépensée dans le luxe et les voitures hors de prix, avec quelques femmes pour faire tache, classées en mal baisées ou jolies tombeuses.  On n'a pas beaucoup de mal à croire en ce monde pourtant caricatural mais dépeint avec talent, précision et justesse, ni en noir, ni en blanc.

L'intrigue sert visiblement de prétexte pour "Une critique choc de la cupidité sans limite de la City", comme indique pompeusement la quatrième de couverture, mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de cette critique.  Pour les besoins du roman, il est articulé autour d'une fraude magistrale et de vilains pas beaux malfaisants qui font fi des règles de déontologie les plus élémentaires.  Mais comme partout, il y a des escrocs et des criminels, ils ne représentent pas la règle générale et ce n'est visiblement pas eux que l'auteur dénonce.  C'est plutôt un système qui, au mieux de sa forme, récompense l'argent pour lui-même, encourage l'individualisme, normalise des profits indécents et ferme les yeux sur les conflits d'intérêts.
Dans le très intéressant roman de John Marcus "L'homme qui rêvait", la victime dénonce avec force le système capitaliste actuel et, entre autres, la loi des marchés financiers, une économie qui ne crée rien d'autre que du profit artificiel.  Ici, on est en plein dedans et c'est ça qui est choquant.  Les analystes sont considérés comme des diseurs de bonne aventure qui peuvent, d'un mauvais pronostic, mettre une entreprise sur les genoux ; les traders vendent et achètent, font de l'argent à partir des fluctuations du marché, c'est à dire à partir de rien. Pas un seul d'entre eux a l'air de se rendre compte que les titres qu'ils manipulent avec autant de désinvolture représentent des sociétés dont dépendent des milliers de travailleurs. Dans leur petite bulle de stress (car leur vie n'est pas facile non plus, ils sont aussi proches de l'enfer que du paradis), ils sont totalement déconnectés de la réalité autre que celle des chiffres.

A deux bureaux de là se trouvent les équipes chargées des conseils aux dites entreprises.  Et ça ne dérange personne, visiblement, que cohabitent à la fois ceux qui gagnent leur vie à défendre des sociétés et ceux qui doivent évaluer leur valeur de façon soi-disant impartiale. Comment rester objectif dans ces conditions ?  Et comment douter qu'au-dessus de leurs têtes, les grands patrons n'aient à faire des choix qui sont toujours mauvais ?

J'ai beaucoup apprécié de découvrir tout ce petit monde et je recommande chaudement la visite.  Si quelques personnages sont trop prévisibles voir caricaturaux, d'autres sont présentés avec finesse et humour.  L'intrigue a la très grande qualité de nous surprendre sans cesse : pas de schéma hollywoodien "début prometteur - emmerdes - vengeance du héros - fin heureuse" mais un petit peu de tout ça sans cesse mélangé et la plupart du temps imprévisible.  La fin est un peu brutale cependant, et il s'agit aussi d'un roman à lire sans trop traîner sous peine de se perdre dans les personnages et les développements.  Mais ça en vaut la peine, car autour d'une histoire bien ficelée pour nous tenir en haleine se dessine le portrait de la City, Escroc City, dans ses moindres détails.  A ne pas manquer si le sujet vous intéresse un tant soit peu.





The Time of the Ghost, de Diana Wynne Jones

Il y a sur Livraddict un petit groupe de lecteurs en VO qui ne semble pas pouvoir s'arrêter avant d'avoir fait une lecture commune sur tous les livres de Diana Wynne Jones... Apparemment j'en fais partie ! Alors voici un nouveau livre de cette auteure, le premier que je lis en-dehors de la série des Châteaux.


Résumé :

Un fantôme du futur est-il capable de sauver une vie dans le passé ?  Un conte effrayant de sombres pouvoirs et de revanche !  La fantôme apparaît un jour d'été, seule dans un monde qu'elle a connu un jour, parmi des gens qui furent sa famille.  Elle sait qu'elle est l'une parmi quatre soeurs, mais laquelle ?  Tout ce dont elle est sûre, c'est qu'il y a eu un accident. Alors qu'elle cherche à deviner son identité, elle sent une force maléfique se former autour d'elle.  Quelque chose d'horrible va arriver.  Une des soeurs va mourir - à moins que le fantôme n'arrive à utiliser le futur pour recréer le passé.  Mais comment prévenir des gens qui ne savent même pas qu'on existe ?


Mon avis :

Je l'ai déjà dit, je sais, mais je le redécouvre à chaque fois :  Diana Wynne Jones a un étrange pouvoir.  Celui de créer des rêves à partir de pièces de la réalité.  Ses romans sont certifiés 100% fantastiques, et pourtant ils ne cessent de refléter tout ce qu'il y a au fond de moi, toutes ces impressions d'enfances, ces peurs, ces émotions, ces petits bouts d'imaginaire communs à tous les enfants.  C'est pour ça qu'ils laissent une impression aussi profonde à chaque fois que je les lis.

The Time of the Ghost est d'autant plus réel dans son imaginaire qu'il reflète visiblement les expériences de l'auteur.  Dans ce texte autobiographique, elle parle de son enfance avec ses soeurs, quand elle était négligée par ses parents, et de l'habitude qu'avait sa mère de pronostiquer la carrière de ses filles.  Des détails que l'on retrouve dans l'histoire des quatre soeurs du roman.

En fait, si je dois qualifier ce roman en quelques mots, je dirais "profondément triste" et "angoissant".  Dès le début, le lecteur est confronté avec une situation typique de cauchemar : on est dans la peau d'une fille qui se rend compte petit à petit qu'elle n'a pas de corps, pas de substance, que personne ne la voit, qu'elle ne peut communiquer avec personne, et qu'elle n'arrive pas à se souvenir qui elle est ni pourquoi elle est dans cet état, car sa mémoire semble devenue totalement volatile.  A la panique bien compréhensible dans cette situation s'ajoute une angoisse sourde : "il y a eu un accident", quelque chose s'est mal passé, mais quoi ?  Si ce n'était pas traité avec la légèreté d'un livre pour enfants, cette situation de départ serait un bon matériel pour un thriller ou un livre d'horreur !

Puis on découvre une vie de famille à la fois triste et déjantée : quatre filles aux caractères totalement opposés et aux physiques extravagants, un chien énorme et hors-normes, mais aussi des enfants négligés, oubliés par leurs parents dont elles essaient désespérément d'attirer l'attention.  Derrière la situation comique née d'une maison livrée aux mains de quatre enfants sans discipline, il y a la détresse des quatre héroïnes et l'indignation de mes yeux d'adultes ; l'auteure a dû vivre une enfance bien malheureuse pour décrire avec tant de justesse cet abandon inqualifiable. 

Ensuite, l'histoire continue comme dans un rêve où tout semble étrange mais a un sens caché.  On continue sur un mode angoissant, avec des histoires de mort, de culte sombre, de sacrifices.  Même les paysages et les lieux décrits sont extraordinaire, à mi-chemin entre le rêve et la réalité.  Il est vraiment étrange de voir ce genre de thèmes traités dans un livre jeunesse, mais comme d'habitude avec Diana Wynne Jones, c'est une combinaison réussie.  

Ce roman est réellement envoûtant, même pour un adulte et sans avoir besoin de se mettre dans l'état d'esprit d'un enfant.  Si le premier tome des Châteaux, "Le château volant de Hurle", m'avait dérangée par son manque de logique, ici rien à redire : même si l'intrigue reste très mystérieuse pendant une bonne partie du livre, tout finit par se mettre en place vers la fin.  Après lecture, l'histoire laisse une impression durable, celle d'être sortie d'un rêve mêlant beauté et cauchemar. Elle est bien plus sombre que la série des Châteaux, en tous cas vue au travers de mes yeux d'adulte, mais ça lui donne un charme différent.

En bref, vous l'aurez compris : une nouvelle découverte à ne pas manquer.  Je suis décidément fan de l'auteure, son imagination et sa capacité à mélanger fantastique et réalité sont incroyables.  J'espère que les lectures communes sur ses romans se poursuivront, et qu'elle sera plus largement traduite en français, elle le mérite !


Un extrait audio du livre :
Ce passage est issu des premières pages, quand la narratrice découvre avec panique sa condition de "fantôme".



Pour en savoir plus : 
- les avis de mes co-lecteurs (les liens seront ajoutés au fur et à mesure de la publication des billets) : Miss Spooky Muffin, Sita, Heclea, Lyra Sullyvan, Aily, Flo_boss, Kourai, Lelf

World War Z, de Max Brooks

Petit message dédicacé particulièrement à l'attention de mon cher El Jc, fournisseur providentiel d'excellentes idées de lectures ! 


Résumé :

Début du XXIème siècle : le monde est touché par un virus qui transforme les hommes en morts-vivants.  Chaque nouvel infecté ne cherche qu'à mordre d'autres être humains et les transformer à leur tour en zombies.  En peu de temps, l'épidémie s'étend au monde entier et les peuples, submergés, répondent à la menace chacun à leur façon. L'humanité va gagner la World War Z, mais à quel prix... Ce livre est une compilation de témoignages d'acteurs et de témoins de ce drame qui en dévoilent les aspects humains, du pire au meilleur.


Mon avis :

Attention, gros coup de coeur !  Et un de ceux que je préfère, un livre que je n'avais jamais croisé, recommandé par un ami, acheté sur un coup de tête puis adoré ; un sujet qui ne m'aurait pas du tout attirée à priori mais traité d'une façon inattendue ; une plume très sympa que j'aurai envie de suivre par la suite. Comblée, je suis !

Alors oui, c'est un sujet assez classique : les zombies.  Ces créatures franchement pas sympas, qui renaissent après leur mort, s'avancent vers vous à la façon d'un somnambule, en grognant du fond de la gorge.  On leur arrache un bras, ils continuent à vous poursuivre ; on leur coupe les jambes, ils se traîneront sur le ventre jusqu'à vous attrapper ; on leur ouvre le ventre, ils continueront à avancer en laissant leur viscères derrière eux.  On ne peut les tuer qu'en leur détruisant leur cerveau.  Et s'ils vous attrappent, c'est pour vous déchiqueter les chairs jusqu'à ce que, mort, vous rejoigniez leurs rangs...

Du bon matériel pour livre d'horreur saturé d'hémoglobine, pas vrai ?  Le genre de littérature à laquelle je ne touche pas (ça salit).  Mais là, le traitement est surprenant.  Il s'agit en fait d'un livre pseudo-historique basé sur une espèce de dystopie.  On part du postulat qu'à une époque non précisée (début du XXIème siècle), le monde a été envahi par une épidémie de zombi-ite aigüe.  D'un bout à l'autre de la planète, le mal s'est répandu et les peuples ont dû se lancer dans une reconquête sans merci de leur espace vital.  On sait dès l'introduction que cette guerre mondiale a été victorieuse, puisque l'auteur est chargé d'en rédiger un compte-rendu exhaustif.  Pour ce faire, il a recueilli de nombreux témoignages d'acteurs du drame, ceux qui ont pu l'influencer et ceux qui se sont trouvé au bon endroit au bon moment pour en suivre les développements décisifs.  Comme il n'a pas été autorisé à les reproduire dans son rapport officiel, il les a compilés dans un livre séparé, le fameux World War Z (comme Zombies, familièrement surnommés Zack par les Américains).

Les témoignages sont assez courts, pas plus d'une dizaine de pages pour les plus longs.  Ils sont précédés d'une courte description remettant l'interview dans son contexte. La retranscription reflète les nuances du langage des intervenants et leur donne un caractère réaliste.  Le récit ne fournit aucune information sur les faits supposés connus (on se base toujours sur l'illusion qu'il s'agit d'un compte-rendu destiné aux survivants de cette guerre) mais de témoignage en témoignage, le lecteur peut en reconstituer les péripéties.

Et c'est là que l'auteur est génial : il imagine un monde réel bouleversé par une menace imaginaire mais pourtant terriblement réaliste.  Il y a l'incrédulité, suivie par la panique ; les gouvernements qui choisissent l'isolement, ceux qui répondent par le déni, ceux qui sont totalement dépassés et ceux qui trouvent la bonne riposte ; les réactions individuelles, des plus extravagantes aux plus logiques, de plus égoïstes aux plus altruistes. Il y a ces sociétés sens-dessus-dessous, ces erreurs, ces héros. Il y a beaucoup de sang, de la panique, des morts affreuses, des choix cruels. Certains témoignages sont très durs mais d'autres plein d'espoir. Il y a des trous dans l'histoire, des zones d'ombre (il nous manque toujours une partie des faits), mais c'est surtout le facteur humain qui est mis en avant, comme dans tout bon roman de science-fiction.  Beaucoup de ces courts récits sont en eux-même de petits aventures pleines de suspense, et l'ensemble est une grande histoire à l'échelle de l'humanité.

Bref, du bel art, j'ai été très vite conquise. Voilà un récit original où l'on exploite une situation imaginaire avec énormément de réalisme sur une trame narrative très particulière. Une excellente idée réalisée avec brio que je ne peux que conseiller à tous !


Un extrait audio (en anglais) :
Récit du commandant des forces armées européennes, qui résume en quoi la guerre contre les zombies fut une guerre très particulière et extrêmement difficile.

       
   

Pour en savoir plus :
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