29 juin 2010

Le plaisir de recevoir des livres

Pour une fois, je vous soumets un petit billet très personnel, très actuel aussi ; une soudaine envie d'exprimer un plaisir intense...

J'adore recevoir des cadeaux. Vous allez me dire que c'est le cas de tout le monde : je vous répondrai que je connais au moins une personne qui n'aime pas recevoir de cadeaux parce qu'il est tellement perfectionniste qu'il est toujours déçu. C'est tellement difficile de trouver exactement ce qui lui plaît qu'il préfère acheter lui-même ce dont il a envie.

Chez moi, c'est l'effet inverse. J'adooore recevoir des cadeaux, et rien que parce que c'est un cadeau, quasiment n'importe quoi me fera super plaisir. J'en profiterai avec d'autant plus de plaisir qu'à chaque fois, je repenserai à la personne qui l'a choisi pour moi. Je suis toujours un peu gênée quand j'ouvre mes cadeaux en public, pas que j'aie peur de laisser voir ma déception si ça ne me plaît pas, mais au contraire parce que j'ai peur que mon enthousiasme ait l'air exagéré. Mais rien de plus sincère : j'adore me dire qu'on a pensé à moi, qu'on a choisi quelque chose spécialement pour moi, ça me touche toujours énormément et me fait plus plaisir que je ne saurais l'exprimer !

Ceci dit, si tous les cadeaux me font plaisir, ceux qui me plaisent sans exception, ce sont les livres. Un livre me fait TOUJOURS plaisir. D'abord j'aime le fait qu'un livre emballé ne permet pas de deviner son contenu, comme un autre cadeau : la surprise reste intacte jusqu'à la dernière seconde, et ce moment où l'on déchire lentement le papier pour découvrir la couverture est magique. Ensuite, une fois déballé, un livre est toujours une bonne surprise, quel qu'il soit. Il y a ceux que je ne connaissais pas et que j'ai le plaisir de découvrir, j'en serai d'autant plus ravie que j'aime tenter de nouvelles expériences. Il y a ceux que je connais et que je n'ai pas achetés moi-même pour l'une ou l'autre raison, et ça me fera plaisir de les avoir enfin. Et qu'après lecture j'aime ou non ne change rien à ma joie : si j'ai aimé, je relirai et relirai encore avec plaisir, si je n'ai pas aimé, je serai contente de m'en être rendue compte sans avoir le pénible moment où l'on se dit "pffft, si j'avais su, je ne l'aurais pas acheté" :D

Alors voilà, ceci n'est pas du tout un appel du pied à mes lecteurs - mon anniversaire c'était il y a trois semaines, il faudra presque une année complète avant que je puisse soudoyer qui que ce soit. C'est avant tout un énorme merci à ceux qui m'ont déjà fait ce genre de cadeaux - certains lisent ce blog - et à qui je n'ai pas encore l'impression d'avoir pu exprimer toute ma reconnaissance. C'est chose faite, maintenant, je l'espère. Un grand, grand merci à vous.

27 juin 2010

Mes critiques préférées de ces derniers jours (2)

Je renoue avec la rubrique que j'ai inventée récemment, vous savez, celle où je liste cinq critiques qui m'ont marquée par leur originalité. Un choix purement subjectif et probablement très injuste, mais que voulez-vous, je fais avec les moyens du bord : ma petite cervelle et mes pauvres yeux. Si j'ai loupé la vôtre et qu'elle était la plus originale du monde, je vous présente donc mes plus plates excuses car vous avez probablement raison dans votre grief !

Ceci dit, voici quelques lauréats, pas nécessairement récents mais que pour une raison ou pour une autre j'ai découverts dans les derniers jours (ça m'arrive fréquemment de voyager dans les anciens billets, aussi).

- Chez le Mammouth à Livres, la critique des "Chroniques du crime" de Michael Connelly, une "belle arnaque" joliment descendue en flammes, j'adore !

- La critique de "Un rêve américain" de Norman Mailler par Pickwick, parce qu'il trouve les mots magiques pour expliquer comment un récit peut être à la fois réaliste et onirique, et comment on peut le retrouver avec appréhension et plaisir à la fois. Pickwick, le roi du paradoxal !

- La critique de "La nef des fous" de Richard Paul Russo, par Guillaume le Traqueur Stellaire, pour avoir découvert une peinture de Jérôme Bosch dans un vaisseau spatial - comprenne qui lira !

- L'article de Miss Spooky Muffin où elle déballe son paquet du swap féérie, parce qu'il a été écrit "en live", qu'il respire l'euphorie et que j'adore les photos des ses chats curieux !

- L'article de Tigger Lily sur Le Trône de Fer, qui détaille un nombre impressionnant de raisons pour lesquelles ce livre est "génialissime". Tigger Lily, quand elle aime, elle se donne !

Et voilà, j'espère que cette petite sélection vous permettra de belles découvertes ! N'hésitez pas à faire un petit tour parmi les autres billets de ces bloggeurs, ils en valent la peine. Et rendez-vous au prochain numéro !

26 juin 2010

Les Dames du Lac, de Marion Zimmer Bradley

Après des tas de polars, passons à un peu de fantasy et de légende. Dans ce domaine, je vous présente aujourd'hui un livre reçu en cadeau, un très bon choix d'ailleurs puisque je pensais le lire depuis longtemps, le premier tome d'une série assez réputée pour offrir un point de vue féminin sur la légende arthurienne. Alors, les Dames du Lac m'ont-elles séduites ?


Résumé :

Ygerne, épouse du duc de Cornouailles, est née à Avalon. Au moment de son mariage, elle a dû abandonner les dons de voyance et la religion de son enfance pour le christianisme de son époux. Mais le royaume de Grande-Bretagne est menacé par les Saxons et a besoin d'un roi qui parvienne à rassembler sous sa bannière le peuple d'Avalon et le peuple chrétien. Ygerne a été désignée par la Dame du Lac et par Merlin pour être la mère du grand roi, celui qui s'appellera Arthur...


Mon avis :

J'attendais beaucoup de ce volume, le premier d'une série qui s'appelle "Le cycle d'Avalon". On m'en avait parlé (par écrit) en termes très élogieux, mettant surtout en valeur la position originale de cette oeuvre qui reprend la légende d'Arthur et des Chevaliers de la Table Ronde sous un point de vue inédit, celui des femmes impliquées. Les femmes sont en effet les héroïnes de cette histoire pourtant très masculine : elles influencent dans l'ombre, elles donnent naissance aux héros et sont les grandes prêtresses du peuple d'Avalon. En d'autres mots, elles tirent les ficelles dans l'ombre et suivent l'histoire de leur peuple au plus près et dans ses plus petits détails.

Ceci dit, c'est là que s'arrêtent les qualités que j'ai trouvées à ce roman. Les femmes justement y sont prévisibles et peu intéressantes, tous comme les autres personnages d'ailleurs, tombant chacun dans le cliché qui lui correspond. Ygerne est aussi idiote qu'énervante, Morgane embrigadée et versatile, Guenièvre nunuche au possible, Viviane manipulatrice et peu attachante... Leurs réactions, leurs sentiments sont peu profonds et mal développés. Elles m'ont semblé avoir la crédibilité des personnages des "Feux de l'amour".

Au niveau du monde décrit, le manque de profondeur ici aussi se double d'un manque d'originalité. Les lieux sont peu décrits, trop peu pour qu'on puisse s'y plonger, et l'atmosphère est difficile à appréhender ; tout se concentre sur les personnages. La mythologie créée autour d'Avalon et dans laquelle baigne la plus grande partie du livre est un ensemble de clichés sectaires archi-connus : la pureté, la virginité, la vision et les transes induites par les plantes, la proximité avec la nature, les cérémonies de fertilité... Ca ne m'étonnerait pas que Marion Zimmer Bradley ait été une hippie très convaincue dans sa jeunesse !

En-dehors des développements de l'intrigue décrivant l'évolution vers la légende telle que nous la connaissons, je me suis profondément ennuyée. Surtout pendant les moments qui narrent en détails les cérémonies du culte d'Avalon. J'aurais préféré un peu plus d'action et quelques scènes guerrières, puisque Arthur ne cesse de batailler, mais le point de vue féminin nous en prive.

En ce qui concerne le style, au travers de la traduction on retrouve un résultat assez moyen, pas simpliste mais sans originalité ici non plus, manipulant un vocabulaire très convenu dans le genre fantastique.

Au final, une belle déception. Ca me fait mal de parler comme ça d'un livre qui m'a été offert mais ça n'enlève rien au plaisir de sa réception : je l'aurais acheté et lu moi-même un jour ou l'autre. Je pense juste que je n'approfondirai pas l'expérience dans cette série, et rien que pour savoir ça, il fallait que je le lise !


Pour en savoir plus :
- la page Bibliomania du livre
- l'avis de Wilhelmina, très positif pour compenser un peu le mien !
- la discussion sur Le Cycle d'Avalon sur le forum de Livraddict

22 juin 2010

Le faucon de Malte, de Dashiell Hammett

Ca y est, c'est le dernier livre lu pour le Livraddict Mag dont je vous parlerai ! Ce n'est certes pas le dernier polar qui se retrouvera sur ces pages, mais j'essaierai de changer un peu de thème pour la suite. Que ça ne vous rebute pas, pourtant : celui dont je vous parle ici est un véritable livre culte au temple du roman policier, alors suivez-moi parmi ses pages...


Résumé :

Sam Spade, détective privé à San Francisco, reçoit la visite d'une belle demoiselle qui lui demande de prendre en filature un homme qui aurait enlevé sa soeur. Le partenaire de Spade prend en charge ce travail facile, mais les deux hommes sont retrouvés assassinés quelques heures plus tard. La police soupçonne Spade, qui pour tirer son épingle du jeu doit découvrir les véritables motifs de sa cliente et se retrouve bientôt sur les traces d'un mystérieux faucon noir très convoité...

Mon avis :

Tout d'abord, une petite mise en situation : j'ai lu ce roman après avoir appris qu'il constituait une première dans le genre qu'il crée, celui du polar noir prenant pour héros un détective privé américain désabusé et cynique. Ce livre a été publié pour la première fois en 1930 et l'édition que j'ai empruntée à la bibliothèque date elle-même de 1977, un beau volume cartonné à la police énorme quelques années plus vieux que moi et parfaitement conservé, un petit bijou...

Sam Spade n'a été le personnage principal que de ce roman et de trois nouvelles, mais il est devenu une légende du genre polar en donnant naissance à un sous-genre souvent reproduit, celui du roman noir. Il a été interprété à l'écran par Humphrey Bogart, pas moins, dans un film devenu culte lui aussi, "Le faucon maltais". De nombreux auteurs, de Simenon à Hemingway ou Chandler, ont reconnu l'influence de ce roman sur leur propre oeuvre.

La première chose qui m'a frappée en entamant ma lecture, c'est le style narratif cinématographique. J'ai mis un certain temps à mettre le doigt dessus, mais, à peu de choses près, ce livre est écrit comme un scénario de film. L'auteur ne présente que les faits, les actes des protagonistes et leurs changements d'apparences, laissant au lecteur le soin de deviner leurs motivations et états d'esprit. Les descriptions sont minutieuses quand il s'agit d'éléments importants pour l'intrigue et inexistantes dans le cas contraire. Le résultat c'est un style froid, détaché, laissant une grande place au dialogue et proposant au lecteur un rôle actif, celui de deviner les raisons derrières les apparences et de reconstituer le décor.

Il est difficile de parler d'un style sans offrir au moins un petit exemple. Le mien sera en anglais, étant donné que c'est la langue dans laquelle j'ai lu ce livre. Il s'agit d'un passage où Spade rencontre un escroc du nom de Gutman avec lequel il négocie un arrangement pour retrouver et revendre le fameux faucon.
"Spade emptied his glass and set it on the table. He put his cigar in his mouth, took it out, looked at it, and put it back in. His yellow-grey eyes were faintly muddy. He said: 'That's a hell of a lot of dough'.
The fat man agreed: 'That's a hell of a lot of dough'. He leaned forward and patted Spade's knee. 'That is the absolute rock bottom minimum - or Charilaos Konstantinides was a blithering idiot - and he wasn't.'
Spade removed the cigar from his mouth again, frowned at it with distate, and put it on the smoking-stand. He shut his eyes hard, opened them again. Their muddiness had thickened. He said: 'The-the minimum, huh ? And the maximum ?' An unmistakable sh followed the x in maximum as he said it.
'The maximum ?' Gutman held his empty hand out, palm up. 'I refuse to guess. You'd think me crazy. I don't know. There's no telling how high it could go, sir, and that's the one and only truth about it.'
Spade pulled his sagging lower lip tight against the upper. He shook his head impatiently. A sharp frightened gleam awoke in his eyes - and was smothered by the deepening muddiness. He stood up, helping himself up with his hands on the arms of his chair. He shook his head again and took an uncertain step forward. He laughed thickly and mutterred: 'God damn you'."
Dans la suite de ce passage, Spade tente de sortir de la pièce, s'écroule sur le sol et se fait tabasser. Remarquez comme rien n'est dit, tout est suggéré : au début le seul signe de malaise vient du fait que Spade regarde par deux fois son cigar avec circonspection. Ses yeux deviennent petit à petit "muddy", boueux, sa prononciation s'altère. Pris par le dialogue, le lecteur ne se rend pas tout de suite compte que quelque chose cloche, et Sam comprend avant lui : "God damn you", dit-il à son hôte. A la fin du passage seulement, le lecteur se rend compte qu'il a été drogué via le whisky offert par Gutman, lequel avait juste avant passé un long moment à lui raconter l'histoire du faucon de Malte, probablement pour laisser à la drogue le temps d'agir. Mais absolument rien de tout cela n'est raconté ; c'est au lecteur d'interpréter, comme s'il regardait la scène dans un film.

Au niveau de l'intrigue, André Gide disait de Dashiell Hammett que ses dialogues, où chaque personnage essaie de tromper tous les autres et où la vérité devient lentement visible au travers du prisme du mensonge, ne peuvent se comparer qu'avec les meilleures oeuvres d'Hemingway. On ne pourrait mieux résumer mon impression. Tout le génie de Sam Spade est de nager comme un poisson dans l'eau au milieu d'une situation plus qu'épineuse, où son intelligence et sa capacité à tirer profit des situations les plus déspérées sont ses seuls atouts. Tout le monde est contre lui : la police, qui l'accuse du meurtre de son coéquipiter, sa cliente, qui lui ment sans répit, trois bandits sans scrupules à la recherche du faucon noir chacun de son côté... A plusieurs reprises, Spade se retrouve dans une situation dont on se demande comment il va se sortir, mais il sait si bien jouer ses atouts et manipuler sans trop en dire (le lecteur ne se rend compte que bien plus tard des pièges qu'il a évité) qu'il n'est jamais pris en défaut. La dernière scène, un huis-clos entre tous les principaux protagonistes, est un exemple de retournement de situation qui vaut son pesant d'or.

Je ne vous parle pas plus de Sam Spade lui-même, ce billet commence à prendre trop de ventre et j'ai déjà décrit le personnage dans l'article sur les meilleurs détectives du dernier Livraddict Mag. Pour résumer, cette oeuvre est le genre de polars qu'on lit non pas pour deviner le coupable avant le héros, mais pour suivre avec énormément de plaisir les tribulations du détective. C'est une véritable perle qui mérite sa notoriété, une oeuvre phare dans le genre polar, qu'à mon avis tous les amateurs se doivent d'avoir lu.


Pour en savoir plus :
- la page Bibliomania du livre
- la critique de Jeff (Youpinous) qui parle d'un "chef d'oeuvre du noir".

Note :
Je viens de recevoir un message intéressant de Mr Pierre Bondil que je vous transmets tel quel :
Votre texte est très bien et vous avez la chance (disons plutôt les connaissances nécessaires) pour lire en anglais. Malheureusement, ce n'est pas le cas de la majorité de vos lecteurs qui, si vous les avez convaincus, vont se précipiter sur la traduction infiniment contestable qui existe actuellement en Folio. Or, il en existe une nouvelle (entièrement nouvelle, ce n'est pas un replâtrage hâtif) parue en Série Noire en mai 2009 (cf pièce jointe). Et les cinq romans de Hammett sont tous reparus chez Gallimard en Quarto, là aussi dans une traduction également nouvelle signée des mêmes traducteurs. Je peux vous assurer, puisque je suis le "senior translator" de cette aventure, que la lecture de cet auteur y gagne beaucoup. D'ailleurs, vous pouvez vous en rendre compte par vous-même. Il n'est que de se reporter à la presse de ces 14 derniers mois. Peut-être serait-il bien que vos lecteurs en soient informés et n'aillent pas s'égarer dans une version du texte qui est désormais le témoignage d'une "mode série noire" dont l'intérêt est plus historique qu'autre chose. Je précise que la nouvelle traduction, en ce qui concerne "Moisson rouge", devrait paraître en Folio Policier en avril 2011.
Et de préciser que
"Pour l'instant, hormis en Quarto, seul "Moisson rouge" est disponible (Série Noire) dans sa nouvelle traduction et c'est ce titre là qui devrait paraître en Folio, en avril 2011. Pour les autres, il faudra attendre plus (un délai de six mois avait été envisagé entre deux parutions et l'ordre chronologique de parution aux USA devrait être respecté. Si tel était le cas, la parution de la nouvelle traduction de "Le Faucon maltais", en Folio policier directement devrait avoir lieu vers avril 2012...)."



Etant donné que je n'ai pas la possibilité de me faire mon propre avis sur cette nouvelle traduction ni d'ailleurs sur l'ancienne, je vous laisse juger ; mais apparemment, si vous souhaitez découvrir ces oeuvres, allez les chercher chez Gallimard en Quarto ou patientez un peu pour une meilleure traduction chez Folio...


 Challenge : 3/6

18 juin 2010

Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé

Pour une fois, c'est une relecture que je vous présente. Un roman reçu il y a longtemps, découvert à l'époque, abandonné en Belgique, racheté sur un coup de tête et redévoré plusieurs fois depuis lors. Comme quoi, il fallait vraiment que je vous en parle...


Résumé :

Un homme, un jour, remonte sous le soleil brutal le chemin qui mène au village de Montepuccio, dans le sud de l'Italie. Un vaurien qui vient faire l'amour à une vieille fille sur un malentendu. De cette erreur naîtra une lignée extraordinaire, celle des Scorta. Une famille maudite et fière qui prouvera à chaque génération sa folie et sa force.


Mon avis :

Ce roman m'a séduite dès les premières lignes, littéralement. En quelques pages, il mérite son Goncourt. Voyez plutôt, le tout premier paragraphe :
La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s'était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d'août pesait sur le massif du Gargano avec l'assurance d'un seigneur. Il était impossible de croire qu'en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l'eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu'une vie animale ou végétale ait pu trouver - sous ce ciel sec - de quoi se nourrir. Il était deux heures de l'après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Est-ce que ça ne vous donne pas chaud, ces quelques mots ? Est-ce qu'on ne se sent pas transpirer, plier sous le poids de la chaleur et de la poussière ? Ce passage et ceux qui suivent sont de vrais petits bijoux de littérature. Comme je vous le dis, rien que pour ça, pour cette plume qui peint des images en 3D avec sons, lumières, odeurs et sensations, vous devez courir vous procurer ce petit ouvrage de moins de 250 pages en poche qui est un voyage incroyable dans le sud de l'Italie. Tout y est : non seulement la chaleur mais aussi la fierté des villageois, leurs habitudes, espoirs, défauts et croyances, le goût de leurs plats, leurs paysages et leurs ruelles, leur mode de vie. Il ne manque rien, et rien n'est lourd, rien n'est exagéré. Ouvrir ce livre, c'est partir dans le temps et dans l'espace pour un séjour incroyable de réalisme.

Après, puisqu'on ne peut pas parler que du style, il y a aussi l'intrigue. Elle s'étend sur plusieurs générations, toutes extraordinaires. Les Scorta, sous la plume de Gaudé, deviennent une dynastie légendaire. Chaque membre à son petit bagage de secrets, de force et de folie. Difficile donc de les classer : sont-ils réels ? Sont-ils des personnages fantastiques, ou des fous de père en fils ? A vous de vous faire votre opinion.

En tous cas, je me suis fondue sans soucis dans l'histoire de cette dynastie étrange. On ne peut pas s'ennuyer en suivant leurs aventures, et les passages représentant la confession de la vieille Carmela qui s'imbriquent dans la narration ajoutent un plaisir supplémentaire. Ici aussi, le talent du conteur se fait sentir : il joue habilement avec le suspense sans exagérer, distille les informations de façon toujours surprenante, brisant un suspense que l'on s'attendait à voir traîner mais tardant à révéler un autre petit mystère. Une fois commencé, impossible de décrocher.

A côté de tous ces éloges, je dois quand même être honnête et ajouter le seul bémol qui me vient à l'esprit : la descente en pente douce vers la normalité. D'une génération à l'autre, les destins des Scorta s'adoucissent, jusqu'à ce qu'on reconnaisse dans la toute dernière génération les jeunes gens que l'on croiserait aujourd'hui. C'est une fatalité, j'imagine, mais leurs parents hors du commun nous ont habitué à des folies inattendues, et les dernières pages semblent un peu mièvres. Elles contrastent trop avec l'incroyable disparition de Carmela, par exemple. Du coup, on ne sait plus s'il faut prendre l'histoire dans son ensemble comme une légende ou comme un récit biographique, ce qui me perturbe légèrement. On passe aussi un peu vite sur la génération qui suit celle de Carmela et ses trois frères, celle qui est réellement le centre du roman.

Mais ces derniers commentaires n'enlèvent que peu au plaisir de lire. Ce roman est un petit chef d'oeuvre, et un véritable coup de coeur qui dure depuis plusieurs années. A tel point que je n'ai plus osé lire un Gaudé, trop peur d'être déçue. Courez le chercher chez votre libraire, il vaut son pesant d'or, de soleil et d'huile d'olive.


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre, avec toutes les informations le concernant ;
- la critique de Liyah, qui a été envoûtée ; celle de Soukee, à qui ce roman a "coupé le souffle" ; et celle de titepomme, qui l'a trouvé "bien écrit et émouvant".