20 septembre 2011

Claudine en ménage, de Colette

Colette continue de nous décrire sa vie parisienne par le biais du personnage de Claudine dans ce troisième et avant-dernier volume de la série, publié en 1902. Loin de s'assagir, le roman contient peut-être son matériel le plus scandaleux.


Résumé :

Désormais mariée à Renaud, et malgré un voyage de noces qui la ramena entre autres à Montigny, Claudine s'ennuie de plus en plus à Paris. Pendant que son père lui mijote une grande annonce surprise, le couple, sur les instances de Renaud, se met à recevoir. Durant l'une de ces soirées, Claudine fait la connaissance de la jolie Mme Lambrook, Rézi, qui va finalement éveiller en Claudine un désir longtemps refoulé.


L'avis de Sanjuro :

Si les livres précédents n'avaient pas suffisamment choqué, en voilà un qui dut certainement faire sensation en son temps ! Jusqu'ici, il y avait eu beaucoup d'allusions mais sans jamais franchir le seuil sacré de la chambre. Pas de flagrant délit si vous voulez, il restait une part d'ambiguïté; après tout, Claudine n'était jamais concernée directement. Eh bien, à présent, adieu scrupules, adieu retenue ! Certes, cela reste très pudique, n'espérez pas de descriptions polissonnes, ce n'est pas du Sade, mais l'acte est tout à fait consommé, même dans ses variations saphiques.

La relation entre Claudine et Rézi, la jolie blonde (l'Américaine Georgie Raoul-Duval dans la réalité; si quelqu'un sait où trouver le portrait de cette tombeuse, qu'il me le fasse savoir !), est évidemment la pièce de résistance du roman. La culmination de cette pièce vient, arrive, avec une lenteur si prononcée que le récit finit presque par stagner et qu'on se demande alors si l'on ne nous mène pas en bateau. Mais quand soudain, quelque peu incrédule, on se retrouve devant le fait accompli, on se dit qu'il ne faut décidément pas sous-estimer ces vieux siècles et s'imaginer une rigueur de moeurs qu'ils ne possédaient pas toujours.

Néanmoins, il n'y a pas que cette intrigue libertine qui fait de Claudine en ménage un volet plus intéressant que son prédécesseur. Le vrai sujet, c'est le mariage de Claudine/Colette, qui commence à montrer des signes d'érosion, peut-être parce qu'il n'a jamais été bien solide malgré l'admiration naïve qu'elle porte à son mari. Lorsque Claudine songe à sa vie conjugale, décrit ses attentes, critique la permissivité de son conjoint et dénonce son manque d'autorité, c'est Colette qui envoie des signaux à Willy.

C'est ce qu'il y a de fascinant dans les Claudine en général et ce livre en particulier, c'est la manière dont ils recoupent avec le réel. En s'intéressant un peu à la vie de Colette, on comprend bien où cela va emmener Claudine, on sait que Renaud n'est pas aussi admirable qu'il lui semble. On devine certaines choses qui lui échappent encore, certaines choses aussi qui ne sont pas discutées dans le roman mais affectent leur relation (la poule aux oeufs d'or que son talent représente pour lui). La conclusion optimiste d'ailleurs, qui tient presque de leçon matrimoniale, contraste avec le titre du roman suivant et final, Claudine s'en va.

Avec tout ça, le style de Colette continue de se perfectionner, devient de plus en plus littéraire avec par moments des intonations poétiques. Les belles phrases, bien tournées, abondent et les évènements leur offrent l'occasion de se multiplier. Mais hélas, il perd aussi la légèreté narquoise et la vivacité adolescente du tout premier roman et l'on soupçonne que la maturité sexuelle et le drame final auront définitivement raison de cette facette de Colette. Plus troublant, on voit apparaître, dans ce chapitre à l'école de Montigny où le couple est en visite, une ombre. Cette façon insidieuse que Claudine et Renaud ont de tourner autour des trois jeunes filles en pension est résolument déplacée. On pense alors à Mlle Sergent, à Dutertre, aux prédateurs et à leur proies, et on se dit que les rôles sont désormais inversés.

Note: Une anecdote étonnante circule au sujet de ce roman. Il fut d'abord imprimé sous le nom de Claudine Amoureuse, mais Georgie Raoul-Duval, Rézi, aurait racheté l'édition originale pour la détruire, forçant Colette à en remanier le contenu.

18 septembre 2011

A traveller's companion to St Petersburg, de Laurence Kelly

Je viens encore de terminer l'enregistrement d'un livre à propos de St Petersburg, la grande capitale du nord.  Un drôle de guide touristique ! 


Résumé :

Ce livre est un recueil de textes et de témoignages concernant St Petersburg.  Classés par lieux de visite, ces extraits, de quelques paragraphes à deux ou trois pages de longueur, décrivent la ville au travers du regard des témoins de toutes les époques qui l'ont visitée.  Il y a les ambassadeurs étrangers, les personnages de Dostoïevsky ou de Tolstoi, les voyageurs traversant la ville... Et ils racontent ce qu'ils ont vu des événements historiques, des assasinats de Tsars, des coups d'états, mais aussi des bals, des fêtes religieuses, des inondations et des habitudes de la vie quotidienne.  Plus d'une centaine d'extraits de tous genres pour se faire une idée de la ville telle qu'elle s'est présentée au voyageur au cours des siècles.


Mon avis :

La personne pour qui j'ai enregistré ce livre l'a choisi en recherchant un guide de voyage avant d'aller visiter la ville.  Elle ne s'attendait pas à un recueil de textes, et à ce niveau-là, le titre "A traveller's companion" peut donner une fausse image.  Car il ne s'agit absolument pas d'un guide touristique, mais il s'agit bien d'un compagnon de voyage.

Voilà le livre qu'il faut lire juste avant de visiter le Palais d'Hiver, l'Hermitage et toutes les autres attractions de St Petersburg et juste après s'être renseigné sur le lieu de façon plus classique.  Car il ne se substitue pas non plus à ces guides qui vous éclaireront sur l'histoire du lieu, là-dessus il faut venir avec son propre bagage.  Par contre, si vous avez une idée de qui était Pierre le Grand, Catherine ou Elizabeth de Russie, si vous avez entendu parler de la révolution des Décembristes et si vous savez qui est Dostoïevsky, bienvenue parmi ces pages !

Elles vous promèneront dans les rues de Nevsky Prospekt au petit matin, quand la police oblige les prostituées à balayer les rues.  Elle vous glisseront parmi les assassins de Paul I, parmi les Décembristes arrêtés et punis, dans la calèche de la Tzarine qui offre un nouveau palais à son époux.  Elles vous dévoileront les dessous de la construction de la capitale et, plus tard, des grandes fêtes où l'on vide son assiette sous la table.  Toutes les folies de St Petesrburg à toutes les époques vous seront offertes sur un plateau.

Bref, tous ces textes ne sont pas modernes et parfois un peu ardus à lire, mais ils offrent une multitudes d'images de la ville au fil des siècles.  Je ne suis jamais allée à St Petersburg, pourtant à seulement 3,5h de train d'ici, mais tous ces extraits m'ont donné des images mentales de ces lieux que j'ai vraiment très, très envie de confronter à la réalité.  Un livre à lire pour se créer une image mentale de la ville ancienne, à superposer à la ville actuelle.  C'est, je trouve, la meilleure façon de préparer un voyage ! 


Pour en savoir plus :


16 septembre 2011

Claudine à Paris, de Colette

Après le succès (et le scandale) rencontré par le premier livre, Colette se remit à l'écriture dès l'année suivante, en 1901, avec ce qui allait devenir le second volet d'une série de quatre courts romans à saveur autobiographique. Le nom de Claudine ressurgit une dernière fois, vingt ans après la publication du dernier volume, dans La Maison de Claudine (1922), mais uniquement pour faire le lien avec ce recueil de souvenirs cette fois intégralement autobiographiques.



Résumé :

Le papa de Claudine, cet extravagant monsieur, a soudain eu une idée géniale (soufflée par sa fille): "mettons tout dans des caisses et partons pour Paris !" Et les voilà désormais installés, en appartement, au coeur de la capitale. Pour Claudine, c'est l'occasion d'entrer dans le monde et surtout de faire la connaissance de Marcel, jeune homme précieux, trop précieux, et de son séduisant père. Mais la voilà qui commence déjà à regretter les bois de Montigny ! Le destin, plus ironique que jamais, lui enverra un rappel au détour d'une rencontre inattendue.


L'avis de Sanjuro :

L'aventure littéraire des Claudine ne fut pas de tout repos. Deux noms souvent revendiquent la qualité d'auteur sur la couverture et parfois même un seul des deux, qui n'est pas celui de Colette. Ce nom, Willy, est le pseunodyme de son mari d'alors, le satiriste populaire Henry Gauthier-Villars. S'il a (peut-être) le mérite d'avoir lancé la carrière de sa femme, il a surtout la honte de lui avoir volé le sien, en s'attribuant la paternité des livres qu'il publiait sous son nom seul, situation qui aura duré dix ans. Pour retrouver le droit de sa création, il en coûtera à Colette un divorce et un procès.

Dans Claudine à Paris justement, c'est sa rencontre avec Willy que Colette décrit. Renaud, le quadragénaire à la belle moustache, c'est évidemment lui, ce qui explique en même temps pourquoi on ne voit ce soi-disant rédacteur de La Revue Diplomatique qu'en présence de gens d'un goût douteux. Quant à Marcel, il est, comme dans la réalité, le fils d'un premier mariage. Homosexuel efféminée, il permet surtout à Colette de faire le portrait d'un type de personnage et de comportement qui la fascinent, fascination où s'exercent à la fois une attraction et un trouble.

La mystérieuse rencontre est un des moments forts du roman, et sans doute de la vie intime de Colette car on jurereait que cet épisode a vraiment eu lieu. On a l'impression qu'il en résulte une certaine rupture avec son enfance, avec les souvenirs de Claudine à l'école, qui la laisse libre d'entrer pleinement dans l'âge adulte, y compris ses mauvais côtés.

Un aspect agréable de cette suite est qu'on y fait la connaissance de nouveaux personnages de l'entourage de Claudine, comme la brave servante Mélie et le pusillanime Monsieur Maria, dont l'amour transi se fait rabrouer dans une scène drôlatique, mais aussi qu'on y redécouvre deux personnages qui n'avaient été qu'effleurés dans Claudine à l'école, son amusant père, plus grand que nature, et la chatte blanche Fanchette. Oui, avec une amoureuse de ses beaux félins comme Colette, la chatte, qui a désormais un petit nommé Limaçon, est un personnage à part entière. On peut en juger dans ce passage cocace qui décrit une certaine étape quotidienne de la vie des chats:

"Fanchette, heureuse fille, a pris gaiement l'internat. Elle a, sans protestation, accepté, pour y déposer ses petites horreurs, un plat de sciure dissimulé dans ma ruelle, et je m'amuse, penchée, à suivre sur sa physionomie de chatte les phases d'une opération importante.

Fanchette se lave les pattes de derrière, soigneuse, entre les doigts. Figure sage et qui ne dit rien. Arrêt brusque dans le washing : figure sérieuse et vague souci. Changement soudain de pose; elle s'assied sur son séant. Yeux froids et quasi sévères. Elle se lève, fait trois pas et se rassied. Puis, décision irrévocable, on saute du lit, on court à son plat, on gratte... et rien du tout. L'air indifférent reparaît. Mais pas longtemps. Les sourcils angoissés se rapprochent; elle regratte fiévreusement la sciure, piétine, cherche la bonne place et pendant trois minutes, l'oeil fixe et sorti, semble songer âprement. Car elle est volontiers un peu constipée. Enfin, lentement, on se relève et, avec des précautions minutieuses, on recouvre le cadavre, de l'air pénétré qui convient à cette funèbre opération. Petit grattement superfétatoire autour du plat, et sans transition, cabriole déhanchée et diabolique, prélude à une danse de chèvre, le pas de la délivrance. Alors, je ris et je crie : "Mélie, viens changer, vite, le plat de la chatte!""

Ce n'est certainement pas le Willy qui aurait écrit ça ! Si A Paris est moins bon qu'A l'école, c'est sans doute aussi sa faute, mais indirectement cette fois-ci. Lui et son fils ne sont pas des personnages aussi délicieusements amusants que ceux de Montigny, pas plus que ce monde, creusé de prétentions, que Claudine désormais fréquente. En somme, c'est la faute à Paris !

14 septembre 2011

L'armée furieuse, de Fred Vargas

Fred Vargas est l'une de mes auteures favorites.  Ses polars baignent dans une atmosphère légèrement surréaliste, avec des personnages très riches, à la fois décalés et profondément vrais. Je ne rate aucune de ses sorties, même si je n'ai pas encore eu l'occasion de commenter ses romans sur ce blog.  Allons-y donc pour le petit dernier...


Résumé :

Adamsberg se trouve confronté à trois enquêtes parallèles. A Paris, il y a cette histoire de petit délinquant, spécialiste de l'incendie de voiture, qui aurait brûlé vif un grand chef d'entreprise.  A cause d'une sombre histoire de lacets, Adamsberg ne croit pas à la culpabilité de celui que tout désigne, mais comment le disculper quand on lui coupe son enquête sous le pied ?  Il y a aussi le problème, non moins important, de ce pigeon auquel on a attaché les pattes pour le laisser mourir.  Un acte d'une cruauté qui ne doit pas rester impunie.  Et puis, en province, il y a cette petite dame, dont la fille a vu l'Armée curieuse (ou l'Armée furieuse, Adamsberg ne sait pas trop), un événement tout droit sorti du Moyen-Age et qui annonce la mort de quatre vilains méchants.  D'ailleurs, le premier vient justement de disparaître sans laisser d'adresse. Adamsberg est un peu réticent, mais il semble que résoudre l'affaire en province lui permettra de relancer celle de Paris, et puis il a bien besoin de s'échapper un peu, alors... 


Mon avis :

Ah, Adamsberg !  L'insupportable, le talentueux, l'admirable Adamsberg !  Je l'adore.  Sur papier, bien sûr, parce qu'en réalité, il faut vraiment être Danglard et le reste de l'équipe pour pouvoir le supporter.  Sa nonchalance, son instinct, sa sensibilité en font le héros idéal du roman policier, celui qui peut se permettre de voir ce que le lecteur a devant les yeux sans le lui dire, celui qui se promène à la marge de la réalité, qu'on pourrait presque croiser dans la rue, tout en sachant qu'il est trop profond pour être vrai.

On retrouve donc Adamsberg et tous ses collègues dans une nouvelle enquête signée Vargas.  Monsieur vient de se découvrir un fils adulte qui lui ressemble étrangement, et son adjoint Veyrenc doit décider s'il va regagner la brigade ou pas.  Car sa vie a changé au cours des épisodes de sa "saga", et il vaut mieux entamer celui-ci après avoir lu les précédents (surtout "Un lieu incertain").

Son flair, par contre, est resté le même, ainsi que sa connaissance du genre humain, et il le prouve dès les premières pages.  Il fonctionne toujours au feeling qui inverse ses raisonnements : il acquiert une certitude puis se creuse les méninges pour découvrir ce qui l'y a amené.  Un procédé déroutant pour ses adjoints et pour le lecteur, mais depuis le temps, nous y sommes habitués.  

Tout comme nous connaissons le procédé narratif préféré de l'auteure : une bonne vieille légende moyenâgeuse, de celles qui font encore un peu peur quand on y réfléchit bien, plantée dans le décor d'aujourd'hui ; des faits qui semblent lui donner raison au-delà de toute raison ; et enfin, un dénouement bien mené qui explique tout sans avoir recours au surnaturel.  Un poil répétitif, mais puisque ça fonctionne, je signe encore et toujours.

Ce à quoi nous ne sommes pas habitués, c'est à un Adamsberg qui commet des erreurs.  Et, pire encore, qui se compromet.  Pour de vrai, pour de faux, on le découvre au fur et à mesure, mais quoi qu'il en soit, Adamsberg n'est pas infaillible.  Ses adjoints non plus, d'ailleurs, même pas Rétancourt, qui loupe un indice de poids, sans parler de Danglard, dont la bourde monumentale manque de le tuer. Finalement, c'est presque par chance que toute cette histoire trouve son dénouement.  A cause de morceaux de sucre.  Il faut bien sûr un Adamsberg pour les suivre comme les miettes du Petit Poucet, mais en-dehors de ça, tout le long de cette histoire d'Armée furieuse, il s'est quand même largement fait mener en bateau. 

Voilà donc une nouvelle facette d'Adamsberg qu'on croyait connaître : on le découvre faillible.  Et voilà comment notre auteure archéologue creuse encore un peu son personnage.  Et voilà pourquoi je ne raterai pas la prochaine sortie de Vargas.  Encore un tome que les fans d'Adamsberg ne doivent manquer sous aucun prétexte.


Un passage audio :
Un petit passage au début de l'intrigue, une petite discussion à bâtons rompus entre Adamsberg et Veyrenc qui donne une idée du décor, de la façon de penser d'Adamsberg et de la langue légère de Vargas.




Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre

11 septembre 2011

La Tête contre les murs, d'Hervé Bazin

D'Hervé Bazin, le grand public connaît surtout un roman, le duel familial de "Brasse-Bouillon" contre sa mère "Folcoche" dans Vipère au poing (1948). Classique semi-autobiographique qui forme une trilogie méconnue avec La Mort du petit cheval (1950) et Cri de la chouette (1972). En 1948, juste après avoir achevé Vipère au poing, Bazin enchaîna avec un roman d'un genre peut-être pas si éloigné.


Résumé :

Arthur Gérane est un jeune homme désoeuvré, fainéant, petit malfrat en devenir qui s'entend bien avec sa soeur mais mal avec son père, juge d'instruction. Le jour où il revient à la maison familiale, c'est au milieu de la nuit, pour le voler. Impliqué dans un accident avec la voiture paternelle qu'il vient de dérober, il se retrouve, sur les conseils d'un ami de son père, interné dans un asile psychiatrique. C'est le début d'une longue itinérance dans les services de santé mentale du pays.


L'avis de Sanjuro :

De nouveau, une famille dysfonctionnelle est au centre du récit, mais le sort que Bazin réserve à celle-ci est, chose inimaginable, pire que celle de Vipère au poing. Ce qui est déroutant dans La Tête contre les murs, c'est que pour un livre censé traité de la folie, on a affaire à des individus où les têtes sont plus souvent bien ancrées sur les épaules qu'à se cogner contre les murs. On cherche autant les vrais fous que Gérane, en nouveau venu curieux, le fait lui-même. Ce n'est certes pas le Vol au-dessus d'un nid de coucou français qu'on aurait pu espérer.

Peu d'hystériques, pas de traitements de choc, le milieu est étudié sans recherche du côté sordide et brutal. C'est peut-être mieux ainsi, mais il faut alors se contenter du personnage de Gérane, petite vermine d'anti-héros, impossible à aimer, ni même à haïr, que l'on méprise simplement comme le méritent ses actions toutes lâches et égoïstes. Le rôle de la soeur et d'autres personnages féminins étant superficiel, il n'y a personne à qui s'attacher, et on suit les périples d'Arthur sans vraiment d'implication ni d'émotions autre que ce mépris dominateur.

Il y a ici encore quelque chose de commun aux romans de Bazin, un environnement relativement déplaisant, moralement décrépit, dans lequel les personnages subissent une lente et sinistre décomposition. On a hâte d'en sortir en vérité, on étouffe un peu dans son monde triste. Dans Vipère au poing, il y avait la résistance et la jeunesse de Brasse-Bouillon pour nous tenir alerte. Dans ce roman-ci, il n'y a rien, et on se laisse sombrer avec son personnage insalubre comme à la fatalité.

Le style de l'auteur impose le respect cependant. Il parvient à faire cohabiter argot et littérature avec un naturel désarmant, ses métaphores sont toujours très imaginatives et son niveau d'instruction transpire dans le choix de ses mots; comme Colette, Bazin était membre de l'Académie Goncourt. Le roman a aussi cette particularité qu'il est difficile à situer temporellement, on songe aux années 60 ou 70 alors qu'il s'agit en fait des années 30 ! Le début de l'Occupation y est rapportée vers la fin.

La Tête contre les murs ne fait pas dans les électrochocs et la lobotomie mais sa progression morne n'est pas un meilleur compromis. A noter que le livre est co-dédié à l'écrivain Antonin Artaud, qui, en cette année 1948, venait de mourir interné à Villejuif.

9 septembre 2011

La Belgariade, chant 4 : La Tour des Maléfices, de David Eddings

Et revoilà la Belgariade !  Je vous ai déjà parlé du chant 1, du chant 2 et du chant 3, et je vous préviens, je ne vous lâcherai pas avant la fin !  Heureusement, il ne reste plus qu'un livre après celui-ci, je vous rassure...


Résumé : 

Garion et ses compagnons ont enfin réussi à récupérer l'Orbe.  Mais s'ils croient un moment que l'aventure va se terminer, ils se trompent lourdement.  Garion se rend vite compte qu'il n'a plus sa place dans la ferme d'où il vient, et de toutes façons, il va enfin découvrir son vrai rôle et les défis qui l'attendent !


Mon avis : 

J'ai vraiment un problème avec cette série : je ne sais pas du tout ce qui m'oblige à lire encore et encore.  A peine un tome fini, j'ai envie d'ouvrir le suivant.  Pourtant je reconnais toujours pas mal de défauts à cette saga.  Elle reste toujours superficielle point de vue intrigue, les personnages sont toujours aussi stéréotypés (même si certains sont franchement savoureux), il y a toujours des passages à vide dans le rythme, ce genre de choses.  Et pourtant !  Impossible de décrocher une fois commencé.

Je pense qu'une partie du charme vient de la légèreté dans le style.  Il n'est pas remarquable mais l'histoire coule toute seule.  Chaque volume n'est pas assez long pour qu'on ait le temps de s'en fatiguer. Même si le rythme reste inégal, l'action est bien présente.  On continue la visite du monde de Garion, pays par pays.

Le grand développement de cette histoire c'est la découverte par Garion de certaines choses essentielles sur sa personnalité et son rôle dans la Prophétie qui est en train de s'accomplir. Des annonces qui ne sont pas réellement des surprises, les tomes précédents donnent tellement d'indices évidents que j'ai été plutôt étonnée de l'étonnement de Garion.  C'est un reproche que je peux faire tout au long de cette histoire : l'intrigue est sans cesse tiraillée entre la Tante Pol et Belgarath qui gardent jalousement les informations concernant la prophétie, au point de jouer les conspirateurs de façon presque pitoyable, et la manne d'informations présentées dans les introductions et dans les tomes précédents qui nous éclairent au point de faire disparaître une bonne partie du suspense. A certains moments j'en étais à me dire, juste après une révélation fracassante : "euh...  on nous l'avait déjà dit, ça, non ?".

Autre petit souci : la galerie de personnages est tellement étendue qu'on s'y perd.  Je dirais qu'il y a, à vue de nez, une trentaine de personnages récurrents dans cette aventure.  Quand il s'agit des membres du "groupe de base", on finit par bien les situer.  Mais vers la fin de ce tome-ci reviennent tous les rois de l'ouest, leurs épouses et certains autres personnages croisés auparavant, et à certains moments j'ai eu du mal à situer qui était qui.  Heureusement, ce n'est pas un problème insurmontable pour la lecture, mais c'est tout de même un peu gênant.  Il nous faudrait presque un glossaire !

Mais voilà, comme je vous disais, malgré ça j'ai été envoutée au point de finir ce tome en quelques jours et d'enchaîner directement sur le suivant.  Ca ne m'a pas fait trembler comme l'excellent "Empire Ultime", mais c'est une bonne petite saga fantasy délassante à souhaits.

Autant vous dire qu'on se retrouve trèèèès bientôt pour une chronique du cinquième et dernier tome !


Extrait audio (en anglais) : 
Garion vient de rencontre sa cousine et lui confie ses sentiments par rapport à ses pouvoirs et à son rôle dans la Prophétie.


Pour en savoir plus :
La fiche Bibliomania du livre

6 septembre 2011

Claudine à l'école, de Colette

Pour la première fois, j'accueille sur ce blog un nouveau contributeur: Sanjuro ! Voilà l'occasion d'élargir encore notre univers littéraire, à moi et vous lecteur... Bienvenue à lui !


Résumé :

Dotée d'une intelligence et d'une verve féroces, Claudine, quinze ans, indomptable, passe une année scolaire mouvementée dans son cher village de Montigny. La nouvelle institutrice, la bien nommée Mademoiselle Sergent, lui déplaît autant que sa relation ambiguë avec la jolie assistante. Mais heureusement celle-ci a une soeur, Luce, que Claudine se fera un plaisir pervers de martyriser. Quant aux messieurs, ils s'intéressent un peu trop à elle, mais ce n'est pas entièrement pour lui déplaire ! Avec tout ça, il faudrait quand même penser à préparer le brevet.


L'avis de Sanjuro :

A la lecture de La Chatte, il y a quelques années, je n'avais pas été vraiment séduit par le style de Colette. Son érudition de future académicienne et sa maîtrise de la langue y étaient évidentes mais l'histoire, celle d'un couple qui se froisse pour l'affection que porte le jeune homme à son animal fétiche, était peu intéressante et d'un maniérisme trop sec à mon goût. Mais parce que je gardais le souvenir lointain de ma mère évoquant avec délice des romans de Colette (ce dont elle n'eut pas l'air de se souvenir quand je lui en parlais récemment !), je décidai cette année de retenter ma chance, cette fois avec le premier livre de la série des Claudine.

Claudine à l'école se situe à l'autre bout de la carrière de Colette, au commencement, en 1900. C'est son tout premier roman, trente-trois ans avant La Chatte. Elle avait alors vingt-sept ans et ce qui, à mon avis, distingue foncièrement le style de Colette entre Claudine à l'école et La Chatte, c'est l'énergie de la jeunesse. C'est une jeune adulte, qui n'a pas encore appris à éliminer, au pire à déguiser, tous les vices qui lui restent de l'enfance: son narcissisme, sa méchanceté, son égoïsme. Elle écrit avec une apparente désinvolture et une honnêteté irrévérencieuse, emmenée par l'insolence inépuisable de cette adolescente géniale dont elle est le portrait.

Habilement, sa plume se moque, tourne en dérision et rit de plus belle de tout ce monde qui gravite autour d'elle, des instituteurs comme des camarades de banc (la grande Anaïs et Marie Belhomme, "bêbête, mais si gaie!"). Sur un ton réjouissant mais toujours recherché, elle enchaîne leurs descriptions, mordantes et désopilantes, arrachant au passage plus d'éclats de rire qu'aucun autre livre dont j'ai le souvenir. Pourtant, malgré toutes les pointes dont elle pique ses sujets, il y a aussi une affection cachée. Jamais elle n'en parle de front, cela aurait été mièvre et ridicule, mais on ressent bien la nostalgie douce-amère avec laquelle lui reviennent ses années d'école. Et on s'y retrouve aussi. Il y a beau avoir cent ans d'écart entre ses souvenirs et les nôtres, le chahut de la classe, les professeurs distraits, la préparation du brevet, sont des passages qui seront familiers à bien des anciens élèves.

A sa sortie, le roman fit scandale. C'est assez facile à imaginer vu le ton de l'ouvrage, mais la raison tient surtout à l'un des thèmes centraux qui est l'idylle entre un professeur et son assistante, toutes deux des femmes, qui se cachent à peine des élèves (sans oublier le délégué cantonal Dutertre, qui aime bien taquiner les jeunes filles). C'est assez étonnant à lire dans un roman à la frontière du XIXème et du XXème siècle, mais ces "nouvelles" moeurs sexuelles seront aussi observées dans les Claudine suivants.

Malgré son titre naïf qui pourrait le faire passer pour un livre imagé pour petites filles bien sages, Claudine à l'École est non seulement un roman adulte mais de surcroît une oeuvre littéraire à part entière; ce n'est pas La Guerre des Boutons, encore moins les souvenirs bon marché d'un Cavanna. J'ai adoré sa lecture et je ne taris plus d'éloges à son sujet. A mon humble d'avis d'illettré, il mériterait amplement sa place parmi les grands classiques français, mais vu la façon dont le corps enseignant y est dépeint, il y a peu de chances que cela se produise.

3 septembre 2011

Starting over, de La Toya Jackson

Je vous ai déjà dit que j'enregistrais des lectures à voix haute pour une jeune femme malvoyante ?  Si si, je vous l'ai dit.  Ce ne sont pas des lectures que j'aurais choisies par moi-même, mais puisque j'ai passé tant de temps à les lire, autant vous en parler !


Résumé :

Voici la seconde biographie de La Toya Jackson, une des soeurs aînées de Michael.  Dans la première, elle nous parlait de son enfance au sein de la famille Jackson ; dans celle-ci, elle nous raconte sa vie auprès d'un manager / époux violent et son combat pour sortir de ses griffes et ses reconstruire.  Elle nous parle aussi de sa relation avec son frère Michael et de sa mort, qu'elle considère comme un assassinat.


Mon avis :

Ca fait longtemps que je n'ai plus écrit une chronique négative ; je choisis bien mes livres ces temps-ci et je n'ai que peu de déceptions.  Mais là, je n'ai pas choisi, et je ne me suis certainement pas amusée !

J'ai déjà lu (et enregistré) la première biographie de La Toya, et je crois que ce qui me dérange le plus dans cette deuxième partie, c'est le complet revirement de l'auteur.  Dans la première, elle affirmait que sa famille hyper-possessive tentait de l'enlever et qu'elle avait dû s'enfuir avec son manager.  Dans cette suite, elle nous raconte qu'en réalité, c'est son manager qui abusait de sa naïveté, la frappait, prenait son argent et lui faisait croire toutes ces sornettes pour l'obliger à lui obéir.  Elle raconte sa vie de femme battue et toute une série de choix tout à fait questionables (comme le fait de faire des photos pour Playboy ou d'affirmer que son frère est coupable des accusations de pédophilie) en affirmant qu'elle n'en était pas du tout responsable.

Alors je veux bien croire que le comportement d'une femme battue est loin d'être raisonable, que dans ce genre de situation l'emprise psychologique est telle que la femme, non seulement n'ose pas quitter son mari, mais en vient même à le protéger.  Je sais aussi qu'on peut être en prison au milieu de portes ouvertes.  Mais honnêtement, à plusieurs endroits, La Toya est loin d'être crédible.  Elle en fait trop, se fait trop passer pour une petite victime totalement innocente.  Elle n'admet pas avoir été amoureuse, à peine avoir été idiote, et certains actes qu'elle affirme avoir faits contrainte et forcée sentent l'erreur personnelle, voire le coup de pub, à plein nez.  Vraiment, on a du mal à la croire.  Et si son livre se veut un message d'espoir pour d'autres femmes, comme elle l'écrit, là aussi c'est raté : son exemple est loin d'être un modèle, elle qui met dix ans à s'enfuir alors qu'elle a à sa disposition des dizaines de milliers de dollars facilement gagnés, pas d'enfants pour la retenir, et une famille riche et puissante pour l'aider à s'en sortir !

Soyons quand même positifs : ce livre permet de se rendre compte du quotidien d'une "poule dorée" de la grande famille Jackson.  Leur vie, qu'elle dévoile en fond sans vraiment faire exprès, est ahurissante, si loin de la vie du commun des mortels.  Elle n'imagine pas vivre sans domestiques (d'ailleurs elle avoue ne rien savoir faire de ses dix doigts) et est incapable de gérer elle-même sa propre carrière, ce qui la met à la merci du premier escroc qui arrive à l'approcher.  Elle est artificielle, plaintive, beaucoup trop sûre de ses capacités, bref, même si elle se présente sous son meilleur jour possible dans le livre, je l'ai trouvée détestable.

Quant à ce qu'elle dit à propos de son frère, ça n'embellit pas non plus l'image qu'on a de lui.  Alors qu'elle essaie de le défendre, elle met surtout en avant, involontairement, sa naïveté, son indécision, le fait qu'il perdait complètement les pédales vers la fin de sa vie, et que comme elle, il manquait de l'intelligence nécessaire pour gérer sa propre carrière.  Elle vante son professionnalisme mais n'hésite pas à glisser qu'il était capable de faire semblant d'être malade pour éviter de faire un show pour lequel il s'était pourtant engagé, par exemple. Bref, au final, elle fait plus de mal que de bien avec ce livre.

Au total, ça laisse une image bien triste de cette famille à la fois soudée et talentueuse, mais aussi pleine de membres guidés par la bêtise ou l'arrogance. Et tout ceci ne laisse que l'impression d'une femme qui veut faire de l'argent sur le dos de l'icône qui lui sert de frère.  C'est faux et peu intéressant.  D'ailleurs, ne prenez pas la peine d'acheter ce livre : il est disponible ici (illégalement) et un ou deux passages vous convaincront qu'il n'en vaut pas la peine.


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